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« Mank » : Que vaut l’arrivée sur Netflix du Citizen Fincher ?

« Mank » : Que vaut l’arrivée sur Netflix du Citizen Fincher ?

Six ans après Gone Girl, David Fincher revient au long métrage avec Mank, plongée intime dans la scénarisation du « plus grand film de tous les temps ». Fincher dresse ici le portrait ou plutôt l’esquisse d’une personne, comme l’annonce Mank lui-même : « On ne peut pas résumer la vie d’un homme en deux heures ; au mieux en donne-t-on un aperçu ». Esquisse d’une personnalité complexe, d’un être qui va soudain trouver un sens plus profond à son métier et comprendre que sa plume peut faire trembler les plus grands. Si dans Citizen Kane, chaque flashback éclaire une pièce du puzzle qu’est la vie complexe de son héros mi-ange mi-démon, chaque flashback de Mank est une pièce ajoutée mais détachée, à replacer soi-même dans le fil des perles d’une vie de plus en plus décousue.

Une mise en abîme des processus créatifs

Mank comme Citizen Kane navigue entre fiction et réalité, mais si ce dernier prend la peine de faire un sommaire avant d’aborder la vie foisonnante de Kane, Fincher se contente d’un carton suggestif pour invoquer la figure de Mank. Il empilera quantité de noms, de références, de clins d’œil historiques et artistiques sans chercher à prendre le public par la main. Si avant de voir le film, tu ne connais rien ou peu de cet univers, Netflix a pensé à toi en mettant en ligne un court récap historique très utile, voire nécessaire. À seulement écouter, pour ne pas se spoiler les images du film ! Car pour bien apprécier la fiction documentée de Fincher, il faut être prêt à se plonger dans un autre temps. Le cinéaste t’invite à (re)devenir un journaliste curieux et aventureux, comme celui de Citizen Kane, mais avec la sensibilité d’un spectateur de cinéma exigeant.

Mank n’est ni une commande prestigieuse d’un studio, ni le nouveau projet innovant d’un auteur. C’est la concrétisation d’un rêve d’enfance, celui de David Fincher mettant en scène le scénario de son père, sur la mise en images d’un film qu’il lui décrivait comme le meilleur de tous les temps. Fincher a souvent mis à nu les procédés cinématographiques dans ses films, mais ici la mise en abîme est encore plus présente puisque Mank raconte la paternité partagée d’une création. Fincher, s’il rend grâce à la force de vision et de narration de Welles, rend surtout hommage à la collaboration et au partage, comment des êtres humains opposés peuvent se stimuler mutuellement, puis donner le meilleur d’eux-mêmes.

Fincher transmet son cri du cœur en faveur de bonnes conditions pour une création libérée et inspirée. Combat des années 30 et des années 2000, la norme n’est plus celle de la création originale mais de « la copie d’une copie d’une copie », comme dirait Tyler Durden, protagoniste de Fight Club. Pour le réalisateur, l’émulation créative propre au process filmique n’a lieu que lorsque l’on donne un vrai champ libre aux créateurs, après leur avoir fixé un cadre donné.

Retour vers le futur du passé de l’âge d’or hollywoodien

Mank est un film de fiction documenté qui revient de loin, et pas seulement parce que les faux beaux nuages numériques de son premier plan se situent il y a près de 90 ans. C’est un projet de longue date qui a failli voir le jour en 1996. L’un de ses multiples mérites est justement de faire revenir sur le devant de la scène plusieurs éléments en or du cinéma : d’abord c’est le retour de David Fincher au long métrage, 6 ans après Gone Girl ; c’est aussi le dernier projet de son défunt père, Jack Fincher, qui après avoir écrit un des premiers jets d’Aviator (Martin Scorsese, 2004), avait rédigé dans les années 90 le scénario initial de Mank ; enfin, c’est le retour d’une figure majeure du cinéma classique, soit Orson Welles, le réalisateur-scénariste-acteur de classiques comme Macbeth (1948), La Soif du mal (1958), Le Procès (1962), dont la présence et l’ombre planent sur tout le film.

Comme Ed Wood (1994), The Good German (2006) ou The Artist (2011) Mank est un film nostalgique hors du temps actuel, qui reconstitue avec la technologie la plus avancée le style d’antan : noir et blanc, grain de pellicule, costumes et décors anciens, son mono, jeu d’acteurs théâtral, changements de bobine avec apparition de brûlures de cigarettes (les mêmes qui permettaient à Tyler d’insérer des images pornos dans Fight Club). Mais son sujet, les coulisses de l’âge d’or américain, qui pourrait paraître autocentré ou anachronique, est en réalité un reflet foudroyant des temps présents et des préoccupations à venir.

Alors que la Warner vient d’annoncer la sortie simultanée en 2021 de tous ses films au cinéma et en streaming, Fincher, après deux ambitieuses séries (House of Cards, Mindhunter) continue de travailler avec Netflix, pour raconter un projet qu’aucun studio de cinéma n’aurait soutenu à ce jour. Mank regarde dans le rétroviseur du passé pour mieux esquisser les points d’horizon de notre avenir. Quand le grand écran plutôt que Netflix redonnera les clés de l’asile aux fous ?

David Fincher reste ce jeune enfant adulte prodige, provocateur, complexe, qui ne fait pas dans le sentiment, mais qui en parle. Si Mankiewicz dans la fiction se voit reprocher l’approche méli-mélo de son écriture, celle des Fincher père et fils est tout sauf mélodramatique. Malgré l’inconstance d’une vie, avec ses démons pas toujours surmontés, Fincher raconte comment un humain réussit à donner le meilleur de ses bons mots au service d’un rêve filmique, qui ne fait pas qu’imiter et singer, mais qui peut influencer et changer la composition même des nuages de la réalité.

MANK
Réalisé par David Fincher
Avec Gary Oldman, Lily Collins, Tuppence Middleton, Amanda Seyfried
Actuellement disponible sur Netflix

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