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Philippe Ramette : « L’artiste est quelqu’un d’atypique avec sa vision propre du monde »

Philippe Ramette : « L’artiste est quelqu’un d’atypique avec sa vision propre du monde »

Anaïs Delatour

Inspiré par ce voyageur contemplant une mer de nuages, l’artiste auxerrois sculpteur et penseur de photographies à la gravité bien perchée se laisse tenter volontiers par l’éloge de la contemplation, de la lenteur et de l’attentisme. Il a récemment fait un pas de côté à Auxerre, sa ville natale, à la galerie Hors Cadre. Entre une contemplation confinée par la fenêtre de son appartement parisien et un dessin d’un paysage imaginaire dans lequel il est plongé la tête en bas, il s’est laissé tenter par une interview. Espace-temps distordu.

Anaïs : En septembre 2020, c’est la première fois que vous exposez à Auxerre, votre ville natale, alors que vous exposez dans le monde entier. Pourquoi maintenant ?

Philippe Ramette : Dans le monde entier, c’est beaucoup dire. Les expositions dépendent souvent des rencontres en fait. J’ai rencontré, par un ami commun, Nathalie Amiot, la responsable de la galerie Hors Cadre et elle m’a invité. Le petit plus est que cette galerie se trouve à Auxerre. C’est touchant de pouvoir exposer dans la ville où je suis né, même si je n’ai fait qu’y naître ou presque parce que mes parents ont très vite déménagé à Dijon. Le hasard a quand même bien fait les choses, la galerie est située dans une cour d’immeuble où habitait mon grand-père.

A. L’exposition est intitulée Éloge du pas de côté. C’est votre philosophie dans la vie ? Sortir des sentiers battus, explorer ce qu’il y a juste à côté ?

PR. Chacun fait comme il veut mais ça pourrait être une bonne philosophie de vie. Pour moi, il s’agit des pas de côté qui rythment la vie d’un artiste dans la pratique de son art mais aussi de faire un certain éloge d’un point de vue différent. C’est ennuyeux d’avoir toujours le même point de vue sans jamais se remettre en question. Et dans l’éloge du pas de côté, il y a aussi le fait de ne pas se contenter de la réalité. La réalité est telle qu’elle est mais on peut aussi porter sur le monde un regard plus poétique, plus contemplatif.

« Dans l’éloge du pas de côté, il y a aussi le fait de ne pas se contenter de la réalité »
A. Lire le journal à 20 mètres de profondeur sous la mer est un sacré pas de côté ! Comment avoir réussi une telle prouesse ?

PR. Oh avec un tout petit peu d’entraînement ! Dans cette photo, je suis lesté par des poids au niveau de mes chevilles et de mon torse, cachés par mon costume, me permettant de garder l’équilibre. Je suis bien sûr débarrassé de mon matériel de plongée et c’est un plongeur hors champ qui vient me donner de l’air très régulièrement. Quand il vient me donner de l’air, il doit disparaître très rapidement du champ de la photographie. De mon côté, il faut attendre que les bulles de ma respiration disparaissent pour prendre la photo. Tout ça a été très répété. Et à partir du moment où j’étais dans l’eau, je ne remontais pas. Il y a eu des moments désagréables, un peu anxiogènes.

A. Aviez-vous déjà plongé avant ?

PR. Non, jamais avant cette série de photos. D’ailleurs, le plongeur avec lequel j’ai travaillé pour ces photos sous-marines m’a dit après coup que nous avions transgressé absolument toutes les règles de la plongée ! Lui savait très bien que je n’avais jamais plongé.

A. Dans un article de l’Yonne Républicaine, vous dites que l’image parfaite arrive après deux jours de travail. Vous ne faites pas non plus de trucage. Pourquoi cette rigueur est-elle nécessaire à la création ?

PR. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça, ce n’est bien sûr pas systématique ! Après, la rigueur au sens de prendre du temps pour préparer un projet est la moindre des choses ! Je pars toujours d’un dessin purement imaginaire qui va provoquer une image mentale de ce que je veux réaliser. Le dessin est pour moi le signe du passage à l’acte même si le temps de repérage peut être relativement long parce qu’il faut passer du lieu imaginaire au lieu existant, bien réel. Je fais aussi l’éloge de la lenteur et de l’attentisme, je ne suis pas quelqu’un de pressé. Cela peut conduire à de longs moments d’inactivité par contre !

A. Vous êtes particulièrement connu pour vos photographies dans lesquelles vous vous mettez en scène dans des positions difficiles, voire impossible, à tenir, du moins dans la vraie vie. Comment choisissez-vous ces positions ?

PR. J’aime les positions non démonstratives où la gestuelle n’est pas très développée, la contemplation, un certain regard mental bien plus qu’une présence physique. Un tableau de Caspar David Friedrich m’a beaucoup inspiré, le voyageur contemplant une mer de nuages. Je me suis beaucoup nourri de la pose énigmatique de ce personnage qui nous tourne le dos et contemple ce paysage en hauteur.

« Je me suis beaucoup nourri de la pose énigmatique de ce personnage [du tableau de Caspar David Friedrich] qui nous tourne le dos et contemple ce paysage en hauteur
A. Vos photographies engagent énormément votre corps. Quel rapport avez-vous avec votre propre corps ?

PR. Je ne sais pas… il m’accompagne ! Ce n’est pas très important de savoir que c’est moi qui pose sur les photos. Un personnage s’est constitué au fur et à mesure des photographies. Mon corps est une sorte de signature discrète de mes œuvres.

A. Comment caractériser votre personnage aujourd’hui ?

PR. Il commence à bien murir mais est toujours en cours de construction. Je dirais que mon personnage est pudique, impassible face à des situations complètement irrationnelles. Il est parfois tellement pris dans ses pensées qu’il semble avoir oublié les règles élémentaires de la rationalité. Ce personnage a basculé dans une forme de poésie.

A. Un artiste en costume dans un monde à l’envers. C’est une définition dans laquelle vous vous retrouvez bien ?

PR. Oui, plutôt bien ! Le costume est venu au fur et à mesure. Je n’ai pas décidé un jour de mettre un costume pour faire mes photographies. En fait, le jour où j’ai réalisé ma première photographie, j’étais en costume.

A. Et vous l’avez gardé ?

PR. Voilà exactement. Je portais déjà un costume quand j’étais étudiant à la Villa Arson à Nice. Je mettais un point d’honneur à venir en costume quasiment tous les jours. J’avais ce désir, dans les années 80, de me démarquer de manière provocatrice de l’idée entendue du costume que serait normalement le costume d’un étudiant en art. Bon le costume n’est pas le plus pratique pour un travail de peinture ou de sculpture en atelier. Je trouvais juste qu’il y avait quelque chose de sympathiquement provocateur. J’étais devenu reconnaissable à mon costume.

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A. Vous jouez avec la gravité dans vos œuvres, par exemple dans Contemplation irrationnelle en 2005. Aimeriez-vous faire un voyage dans l’espace ? Ce serait un terrain de jeu formidable non ?

PR. Pas vraiment. L’idée de quitter la Terre ne m’enchante pas et celle d’un confinement dans une petite capsule me fait peur. Par contre, être mis en état d’apesanteur doit être absolument incroyable. D’ailleurs, je crois que je l’ai effleurée dans mes photos sous-marines.

« Je crois que j’ai effleuré l’apesanteur dans mes photos sous-marines. »
A. Vous avez une statue à votre nom à Nantes. D’habitude, ce sont plutôt les gens posthumes qui ont des statues. Ça vous fait quoi ?

PR. Comme personne ne sait que c’est moi, ça va ! D’ailleurs, il n’y a pas mon nom sur le socle, simplement « Eloge du pas de côté ».

A. D’ailleurs, avez-vous avancé sur votre prototype de sculpture déboulonnable ?

PR. Mon prototype date de 2009 où le déboulonnage des statues n’était pas du tout dans les débats. Et comme il y a en ce moment l’idée de déboulonner les statues, je porte un regard nouveau sur cette sculpture que je considère comme ratée mais douloureusement d’actualité. En me penchant sur la question en 2009, j’avais été frappé de voir que les statues rompaient toujours au même endroit.

A. Quel sens trouvez-vous aux débats concernant le déboulonnage des statues ?

PR. Je me demande s’il est vraiment nécessaire de déboulonner une sculpture et dans quel cas. Il est extrêmement difficile de revoir l’histoire avec notre regard actuel et de juger un homme du 17ème siècle pour sa vision du monde. D’un autre côté, il y a des histoires terribles dans l’histoire de l’humanité.

A. Quelle est votre définition d’un artiste ?

PR. S’il y a un domaine où il ne faut pas souhaiter qu’il y ait une définition, c’est bien le domaine artistique. Je pense que l’artiste est quelqu’un d’atypique avec une vision propre du monde. Après, il y a autant de définitions possibles que d’artistes différents. L’artiste que je suis est un obsessionnel qui refuse de se contenter de la présentation qu’on lui a fait du monde.

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