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Interview : Johnny Jane, entre excès et mélancolie

Interview : Johnny Jane, entre excès et mélancolie

Manon Sage
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Moins d’un an après la sortie de son premier EP JTM, Johnny Jane revient avec Désordres, un second mini-album qui chante la fête, les excès mais aussi et surtout ses conséquences. 

Aux premiers abords, les chansons de Johnny Jane semblent promises à une certaine nonchalance, un discours sur la vie qui défile, qui nous entraîne d’une voix imperturbable à danser au milieu des vapeurs de la fête et de l’alcool. Toutefois, c’est en tendant l’oreille sur les paroles que l’on saisit la brutalité et la sincérité qui se cachent derrière ses chansons : la fête oui, mais surtout son « pourquoi ? » et son « et après ? » mélancolique et violent.

Désordres, mini-album de cinq titres, nous questionne sur notre rapport au monde, à la fête, à la peur de soi-même et de la société dans des sonorités mélangeant pop-rock anglais et chanson française. Ce même panorama se retrouve dans l’esthétisme du projet et en fait un EP à part, alternatif, identitaire du jeune Johnny Jane – Emile de son prénom. Nous avons rencontré l’artiste avant son concert au FNAC Live, au sein même de l’Hôtel de Ville de Paris, pour une interview morceau par morceau, pour en savoir plus sur les chansons qui composent cet EP.

Manon : Salut Johnny ! On te retrouve aujourd’hui pour une interview « track by track », où l’on découvre avec toi chaque morceau de ton EP, Désordres. Avant même de commencer par les cinq chansons qui composent ce mini-album, peux-tu nous expliquer ce titre ?

Johnny Jane : C’est le sujet qui regroupe les différentes chansons et émotions que j’ai pu ressentir en faisant cet EP. Je n’ai pas réussi à mettre de l’ordre dans ma tête, mes idées, ma vie donc ce titre symbolise ce côté bordélique et cette création décousue. Je n’ai pas non plus réussi à trouver d’ordre dans la tracklist alors que dans l’EP précédent, c’était une évidence, là je ne savais pas par où commencer ni ou finir.

M. : Le premier titre est Normal, pourquoi avoir choisi cette chanson en ouverture ?

J. : Ça ne devait pas être cette chanson, mais je trouvais que c’était le titre qui regroupait le plus d’influences différentes dans lesquelles j’allais m’aventurer pour cet EP. Normal résume de façon brute l’EP, on ne commence pas en douceur, mais avec de la force.

M. : Pour toi, c’est quoi la normalité ?

J. : (réfléchis) C’est de se sentir pas normal.

M. : Tu recherches à t’en éloigner, ou à y ressembler ?

J. : Je cherche justement à ne plus y penser. Je ne cherche pas à savoir à quoi je ressemble, si je suis normal, si je suis différent, j’essaye d’être en désintérêt de ça et d’être moi-même.

M. : La seconde chanson de ce mini-album est Missiles. Dans ton premier EP JTM, tu nous parlais déjà d’amour comme son nom l’indique, mais il me semble que les émotions étaient plus brutes et qu’elles reposent sur une plus grande réflexion et compréhension ici, je me trompe ?

J. : Ouais, dans les textes de cet EP, il y a un peu de décors posés, tout est plus délicat, plus métaphorique que l’EP d’avant. Dans cette chanson, je me suis plus caché, elle est plus intime que Kleenex par exemple, qui est plus générale. J’ai plus joué avec tout ce qu’il y avait autour des émotions pour créer une seconde lecture aux chansons. J’ai écrit Missiles assez rapidement, avec un refrain assez entêtant qui joue avec le fait de replonger, recommencer et dont le texte est très intime et écrit dans un contexte particulier.

M. : Quel a été le processus d’écriture de cette chanson ? Il fait suite à un moment particulier de ta vie ?

J. : Cette chanson s’est faite en deux temps ; d’abord, j’avais le refrain mais ça restait un peu flou. Quelques jours plus tard, j’ai foncé sur les couplets et je savais beaucoup plus précisément ce que je voulais dire avec des phrases précises.

M. : Ce morceau semble laisser transparaître un sentiment de peur de soi-même, c’est ce que tu ressens ?

J. : Bien sûr. De manière générale dans l’EP je traite beaucoup des addictions. De fait, l’auto-destruction détruit aussi ce qui nous entoure même si on ne le souhaite pas. C’est ce que je veux à la fin de dans cette chanson quand je dis « J’veux juste un missile dans ma tête ».

M. : Interlude acoustique avec le troisième titre Jeune Étoile. C’était important pour toi une chanson en guitare-voix au milieu de ces cinq titres ?

J. : Pour l’anecdote, cette chanson était en piano-voix au début. C’est Renaud, avec qui je compose au New Jersey, qui a eu l’idée de la passer en acoustique. Il a préféré la brutalité et la manière dont le titre sonnait ainsi. On a utilisé un autre micro pour cette chanson afin que le son paraisse moins produit, plus brut mais aussi plus intime, comme si j’étais dans ma chambre. Il n’y a eu qu’une prise de voix pour conserver cette authenticité et l’émotion.

M. : Ce titre apparaît au milieu des cinq titres de l’EP, tu souhaitais créer une pause ?

J. : Au début, ce titre devait arriver en premier. Mais j’ai préféré le mettre plus loin, car il est assez différent des autres titres, c’est un peu un OVNI que j’ai déposé au milieu. Le texte a été très peu écrit, je me suis lancé d’un coup, il apparaissait comme évident.

M. : J’ai l’impression que Jeune Étoile traite de l’absence, du manque, des regrets, de l’incompréhension… Peux-tu nous parler de tous ces sentiments ?

J. : Dans cet EP, il y a beaucoup de regrets, de questionnements, de doutes. Tout ça part d’un deuil que j’ai vécu, c’était une période particulière, sombre. J’ai remarqué ça tard, mais les accords de Jeune Étoile sont les mêmes que ceux de la bande son d’Interstellar, ça donne une sonorité assez spirituelle à un titre qui est censé être plutôt triste. Il y a comme une montée dans ce titre qui traite aussi bien de la perte que d’un adieu.

M. : Quatrième titre, Dans mon corps, qui traite d’autodestruction comme pour répondre à Jeune Étoile, peut-être ?

J. : Ouais, c’est vrai que l’EP est très sombre en fait, je n’avais pas remarqué tant que ça (rires) et plus on avance moins il y a de sens en plus. On commence avec Normal où on a l’impression que tout est cool, faire le fête, boire, on est dans l’illusion jusqu’à cette phrase « Pour fuir ce qui m’fait mal » et les désillusions s’enchaînent jusqu’à Dans mon corps. Cette chanson, c’est la solitude, la prise de conscience, l’état second, la suite logique des choses finalement, tout devient flou et en désordre. Finalement, c’est vrai qu’on peut trouver un ordre à cet EP.

M. : Tu as eu des inspirations pour la composition de cette chanson ?

J. : Oui, musicalement, la chanson est inspirée par Ode To The Mets des Strokes que j’écoutais en boucle à cette époque. C’est vraiment le son le plus deep de l’EP, c’est une pièce noire sans issue.

M. : Une nouvelle fois, l’espace-temps de ce titre est une fête, c’est un lieu qui t’inspire particulièrement ?

J. : Pas vraiment un lieu, c’est plus une manière de vivre avec des soirées, des moments qui se répètent, comme ce refrain qui recommence lui aussi et cette sensation d’enfermement. C’est la chanson où j’ai été le plus sincère d’après moi.

M. : Superstar clôt l’EP, pourquoi mettre ce titre à cette place ?

J. : En fonction de la personne qui écoute la chanson, elle peut avoir une histoire différente. Par exemple, beaucoup de gens ne comprennent pas Missiles et la voit comme une chanson d’amour assez simple, le côté deep n’est pas toujours saisi directement.

 

Superstar est une chanson de destruction d’ego, je répète « regarde-moi » de façon ridicule, absurde, mais elle vient aussi clore cet état. Pour moi, la phrase la plus importante de cet EP est « Un dernier rail, une dernière nuit, avant de fuir loin de la ville » : tout le long de l’EP, il y a cette sensation d’enfermement, d’être coincé et on marque la fin avec une prise de conscience de la futilité de certains choix et positions. C’est un indice que je mets à la fin de la chanson.

M. : De fait, veux-tu vraiment devenir le nouveau Hallyday ?

J. : Non pas du tout justement, c’est de l’ironie, car je pense que personne ne veut le devenir. Rien que le fait de faire de la musique dans le monde actuel, tout cela est ridicule. « Partir loin de la ville » c’est partir loin de l’hypocrisie latente. De la même façon, dans tout cet EP, je raconte tous mes problèmes personnels alors qu’on n’en a rien à faire. C’est un titre plus malicieux.

 

De la même façon, j’ai sorti un titre qui s’appelle À l’américaine, c’est une satire des clichés américains qu’il faut prendre au second degré et ne pas croire que l’on doit tous acheter des BMW. C’est le jeu en faisant des chansons, chacun est libre de les comprendre comme il le veut.

Johnny Jane au FNAC Live 2023 © Manon SAGE
M. : Cela passe aussi peut-être par le fait de mettre paroles assez dures et tristes, pleines de prises de conscience, sur des mélodies festives, dansantes. Tu fais partie de ceux qui aiment danser sur les chantons tristes ?

J. : C’est ma grande recette. Il faudrait que je change ça, quoi que, au fond À l’américaine est plutôt heureuse, bien que ironique. J’adore les chansons énergiques où on crie des paroles très dures, elles me transcendent. Je suis lassé des chansons tristes avec les quatre accords classiques, mais ce sont des périodes, des influences ; dans quelques années, je ferais peut-être un EP avec que des chansons tristes en accords mineurs (rires). Récemment, j’ai d’ailleurs commencé à travailler sur un album qu’on enregistrerait uniquement dans des églises. Dans la musique, on peut toujours se renouveler avec des médiums différents, mais il faut essayer de ne pas perdre les gens en route malgré la variété.

M. : Je trouve qu’il y a une belle filiation entre JTM et Désordres 

J. : Oui, totalement. Je dirais que JTM est plus cohérent mais moins affirmé, il est plus facile à recevoir là où Désordres est plus clivant, il va plus loin dans le propos.

M. : Question spéciale Arty, pour toi quelle est ta définition d’un artiste ?

J. : C’est hyper difficile comme question. Je dirais qu’un artiste est une personne qui provoque des émotions inconnues ou connues à d’autres personnes.

Johnny Jane en concert

La Cigale, 120 Blvd Marguerite de Rochechouart, 75018 Paris
Vendredi 01 décembre à 19h00
Son EP JTM est à écouter sur Spotify.

© 2023 Arty Magazine. Tous droits réservés.

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