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Rencontre avec Temple Caché, les Indiana Jones de la création visuelle

Rencontre avec Temple Caché, les Indiana Jones de la création visuelle

Temple Caché est un studio créatif débridé qui met en réalité les rêves des artistes et des marques. Rencontre avec ses deux fondateurs et réalisateurs, Marion Castéra et Kelzang Ravach.

Dans la terrible jungle de la création audiovisuelle, se cache un sanctuaire à l’adresse très prisée : Temple Caché. Le studio créatif opère en France et à l’international depuis son arrière base secrète, séduisant avec ses visuels malicieux et inattendus de nombreux artistes comme Jorja Smith, La Chica, Gaël Faye, CORPS, Gael Faure, ou encore de grandes maisons de luxe comme Hermès et Dior.

Dans la jungle, la terrible juuungle…

Tout cela, dans la plus grande discrétion : on saura jamais où sont réellement installés Marion Castéra et Kelzang Ravach, les deux co-fondateurs du studio, réalisateurs et directeurs artistiques. Peut-être sont-ils peinards sur une île déserte. Ou encore plus probable à la quête du Graal, connaissant leur réputation pour repousser sans cesse leurs limites. Collages, animations 2D et 3D, motion design, prises de vues réelles façonnent leur quotidien. Auquel il faut désormais ajouter la case direction artistique, puisque les deux complices ont créé l’ensemble de la campagne visuelle de We Love Green pour l’édition 2021 – malheureusement annulée entre temps.

À distance mais face à nous en visio, les deux pirates de l’image (habituellement très rares dans les médias) nous ont accordés un entretien-fleuve aussi malicieux, drôle et ingénieux que peuvent l’être leurs créations.

Marin : Salut Marion et Kelzang. Pouvez-vous vous présenter pour ceux qui ne vous connaîtraient pas ?

Marion Castéra : On est tous les deux réalisateurs, directeurs artistiques et animateurs. Il y a officiellement 3 ans, on a monté Temple Caché parce que ça faisait sens de s’entourer d’une équipe un peu plus conséquente, pour porter des projets plus conséquents. C’est l’idée de se construire une petite famille.

 

Kelzang Ravach : On s’est rencontré à La Cambre, on est parti du dessin animé. Avant ça, j’avais fait une école d’arts plastiques et multimédia qui résonne avec notre travail actuel. On s’est retrouvé avec Marion sur les terrains de l’animation, du mix média, du collage et de l’expérimentation. Temple Caché reflète cette envie commune de mélanger les techniques et les genres.

M. : Quels ont été vos premiers projets ?

MC. : Ça a été les clips pour La Chica (ndlr : Oasis, Be Able) avec cette signature racée que l’on continue à développer aujourd’hui.

 

KR. : Le mélange de techniques que l’on expérimente est déjà présent dans le patchwork d’influences musicales de La Chica. Ça a pris tout son sens de travailler ensemble avec notre démarche Dadaïste.

M. : Cette identité entre collages malicieux et prises de vues réelles est tout de suite identifiable. Comment est-ce que vous avez convaincu La Chica d’aller sur ce terrain ?

MC. : Elle avait entendu parler de nous par bouche-à-oreille, et elle m’a contacté pour le clip d’Oasis en me demandant : « Je suis ouverte à plein de choses, mais je ne veux surtout pas d’un clip où l’on voit que ma tête. » Je suis revenue vers elle avec une proposition où l’on ne voyait que sa tête (rires).

 

KR. : En réalité, elle voulait surtout ne pas être exposée à la caméra sans que son monde intérieur ne ressorte. Là on a mélangé plein de choses de notre background : des projections avec lesquelles on travaillait à l’époque pour des opéras (ndlr, l’opéra de Como en Italie, Rouen en France, Liège en Belgique, Madrid en Espagne), de l’animation et du collage. Il y a eu plein d’applications sur son visage avec des techniques différentes qui relevaient la texture de son personnage.

 

MC. : Cette expérience l’a convaincue de nous faire confiance ensuite pour Be Able.

M. : Du coup pour Be Able ?

MC. : Elle nous a parlés de la thématique abordée par la musique (ndlr : l’ultra disponibilité médiatique) et on lui a proposé de créer de fausses affiches et des couvertures de magazine pour accompagner le propos critique de son morceau.

 

KR. : La Chica nous briefe à chaque fois sur le thème qu’elle a envie d’aborder. Ensuite, elle nous donne carte blanche. Je me souviens pour Be Able qu’elle voulait quelque chose de fédérateur et critique. En général, on aimait beaucoup désaxer. Quand il y a un thème qui va être engagé, on a envie de jouer avec, ne pas se heurter frontalement à des sensibilités qui vont parfois tirer le projet vers le bas. Le clip amène cette critique à partir de publicités rétro et décalées, qui nous permettaient d’avoir un ton grinçant et, surtout, de tisser le fil rouge au fur et à mesure. Il n’y avait pas de scénario pré-écrit. On rebondissait sur une image, on se demandait comment on pouvait la détourner et l’amener ailleurs. Au début, on lui avait envoyé un montage avec que des affiches…

 

MC. : … Une sorte de diaporama

 

KR. : On voulait lui montrer à quoi ressemblerait le rythme, sans aucune intervention de notre part. Elle nous a dit : « Mais vous avez passé un mois là-dessus ?! » (rires) ce à quoi on a répondu : « Là c’est juste pour montrer la structure, tout le travail va se faire derrière. » Elle nous a fait confiance de nouveau. On a commencé à intervenir sur les images, décaler, animer et mettre de la vidéo… À ce moment, on s’est rendu compte du potentiel à travailler sur des images à disposition sur Internet.

« La Chica m’a contacté pour le clip d’Oasis en demandant : « Je suis ouverte à plein de choses, mais je ne veux surtout pas un clip où l’on voit que ma tête. » Je suis revenue vers elle avec une proposition où l’on ne voyait que sa tête (rires). »
M. : Comment est-ce que vous procédez pour la recherche d’images ? Je pense au clip de CORPS À Corps

KR. : CORPS, c’est aussi la famille. Il y avait Yoann Stehr (ndlr, réalisateur du clip produit par Temple Caché) dans la classe de Marion à la Cambre. C’est un fou d’archives, un mangeur d’images, et il avait cette collection de magazines porno des années 70 de son grand-père. On avait déjà cette envie commune de détourner les images et de travailler les collages. Ici, le processus était de réussir à utiliser ces images sans être dans du porno gratuit, d’amener le décalage et la narration. On savait qu’on allait être censuré, donc on l’a utilisé comme un principe créatif en nous censurant nous-mêmes et en enlevant la chair.

 

MC. : Le contre-pied a quand même été pris sur toute une séquence où des paires de seins défilent de manière frontale.

 

KR. : On travaille comme ça… On trippe sur une image on ne sait pas pourquoi, on ouvre une porte et on plonge dans tout un univers.

M. : La porte d’entrée, c’est Google Images ?

MC. : Des mots-clefs sur Google et un gros pillage. À la base, on est des pirates de l’image.

 

KR. : Il y a déjà tellement d’images qui sont produites. Dans l’économie des petits projets où l’on a commencé, ça nous permettait d’avoir un vivier existant pour amener ensuite les images ailleurs. On apporte la valeur ajoutée que l’on construit. Mais à la toute base, on vient du collage traditionnel avec des banques d’images d’encyclopédies où l’on détoure toutes les gravures, et puis au fur et à mesure on est arrivé à Google et aux outils numériques, et on a franchi une étape.

M. : Comment est-ce que ça fonctionne au niveau des droits ?

KR. : Au fur et à mesure que les labels nous contactaient pour du collage, on s’est heurté au fait qu’ils aient peur qu’on n’ait pas les droits. Mentionner sur chaque clip que l’on récupère et transforme la matière, la base du mouvement Dada, ne fonctionne pas tout à fait dans la législation. Il y a une zone de flou. Pour ne pas avoir de problèmes, on travaille sur des images libres de droit.

 

MC. : Je vais aussi sur Flickr et je demande l’autorisation aux propriétaires des images.

M. : Vous avez récemment basculé du collage aux prises de vues réelles avec La Loba. C’était une envie dès le départ ?

MC. : Il y a toujours eu les deux de toutes façons.

 

KR. : Il y a une grande envie de narration et de plasticité. Après la matière, ça peut être tout et n’importe quoi : de l’animation, du collage ou du live-action (ndlr, des prises de vue réelles). Le live-action a toujours été plus difficilement accessible à cause des équipes et de la qualité d’image requis. Au fur et à mesure, avec le CNC qui nous soutient sur tous les projets où l’on a besoin, on a développé le live-action en essayant de cibler des émotions fortes mais minimales, comme La Loba, qui sonne très juste.

M. : Tu t’envoies des fleurs ?

KR. : C’est Marion qui a réalisé le clip donc je lui envoie des fleurs (rires).

M. : Marion, quelle était ton ambition picturale pour La Loba ?

MC. : J’avais envie d’une image brute mais esthétique, qui ne soit ni froide ni publicitaire… J’ai envie de dire un « cru esthétique ». Le clip de La Loba est parti de nouveau d’une discussion avec La Chica où l’on a parlé du fond, de ce qui doit ressortir. La première vision que j’en ai eu c’est La Chica en incarnation de La Loba qui joue du piano avec le visage complètement en sang. Je trouve cette image très picturale.

 

KR. : Ce projet est un aboutissement parce qu’il aurait été très complexe il y a 10 ans. Au fur et à mesure du parcours, on a réussi à cibler le symbolisme, la justesse et la force d’un concept. Ici la picturalité passe par le peu d’éléments et l’omniprésence du rouge dans la direction artistique. Le budget est petit, comment être juste ?

La Loba est une légende mexicaine qui raconte l’histoire d’une sorcière mise en marge de la société. Elle a la particularité de chanter au-dessus des os et avec son chant, le tissu musculaire se reconstitue et le corps reprend vie.
M. : Tu as évoqué les subventions du CNC. C’est un passage obligé pour faire financer un clip indépendant ?

KR. : En tant qu’indépendant, un budget de clip tourne autour de 5000 euros. Si on commence à s’attacher à l’envie du réalisateur de raconter quelque chose avec une certaine technique, ce budget va souvent nous emprisonner dans quelque chose de frustrant. C’est là où le CNC nous permet de mieux porter l’idée du réalisateur, de ne plus être seulement dans l’adaptation et la contrainte budgétaire. Ce ne sont pas des montants énormes mais c’est une vraie plus-value.

M. : Si on prend par exemple le clip d’animation Réalité de Grand Soleil, pour lequel vous avez eu le CNC, qu’est-ce que ça change ?

KR. : Pour le clip Réalité de Grand Soleil qui est très abouti en animation, c’est un projet où il fallait un soutien extérieur et une petite équipe pour que le réalisateur puisse aller au bout de son idée. La subvention du CNC est venue donner plus de possibilités au projet.

M. : Des prises de vue réelles, de l’animation… C’est pour vous détacher du collage qui vous colle à la peau ?

MC. : C’est vrai qu’on n’avait pas envie de rester enfermé sous l’étiquette du « collage » avec Temple Caché, et nous dans notre parcours artistique. On nous contactait parfois pour refaire la même chose. Rien que la technique du collage, on l’a faite évoluer vers des collages en caméra 3D et en la mélangeant avec d’autres techniques.

 

KR. : En prenant le principe du collage, qui est d’amener des matériaux et de créer une composition, on l’a décliné avec autre chose que du papier : un élément 3D ou un morceau de vidéo. Le collage a évolué en incluant du live-action.

M. : Vous utilisez également des « collages » d’influences, notamment avec toute l’imagerie pop dans le clip Pemmican

KR. : Le thème du morceau tournait autour de paysages qui se détruisaient, se reconstruisaient, de vie, de mort… Je ne le voyais pas autrement qu’avec l’univers du jeu vidéo pour créer un décalage et dédramatiser les thématiques, et du coup en animation 3D. C’est surtout une mise en abîme avec un personnage (ndlr, interprété par Gael Faye) qui subit toute une série d’événements dans son parcours.

 

Pour tisser ce chemin, ça a été un travail de références. L’ouverture se fait avec l’ascenseur de Shining, puis 2001 Odyssée de l’Espace, Tomb Raider, Sonic et Pink Floyd. Au début, on fonctionne avec des tableaux-clefs pour l’esthétique et le contexte. Je me souviens de cette phrase à La Cambre…

 

MC. : T’as retenu quelque chose de La Cambre (rires) ?

 

KR. : Oui, c’était : « On peut soit se sentir oppressé par les géants, soit se poser sur leurs épaules et regarder le monde en face. » La référence à Kubrick dans Pemmican, c’est un peu ça. T’en as un peu peur et quand tu le dépasses, tu te régales.

 

MC. : D’ailleurs, Kelzang a aussi fait des portraits de La Fine Équipe en mode Renaissance dans la séquence d’ouverture de Pemmican.

M. : Vous aviez déjà travaillé sur l’univers du jeu vidéo avec le clip de 5th Season

KR. : C’était un peu différent. La Fine Équipe a eu un coup de cœur pour l’illustrateur Lili des Bellons. Ils ont fait appel à nous pour le scénario, la production exécutive et la direction artistique. Petit à petit, on s’est retrouvé à collaborer avec eux en dehors de nos réalisations, et je dois avouer que ce projet était assez agréable. Le but, c’était que l’image de Lili des Bellons prenne vie et fasse sens de manière narrative.

M. : Réalisation, direction artistique, production… Où s’arrête Temple Caché ?

KR. : Comme tout est matière à expression, je t’avoue qu’on a un peu de mal à s’arrêter (rires). Là on passe à du print et de la réalité augmentée. Mais à un moment donné, c’est sûr qu’il va falloir resserrer.

 

MC. : Temple Caché, c’est pas seulement de la création de films. C’est aussi du contenu digital, de la fabrication d’objets…

 

KR. : Maintenant, Temple Caché dépasse les deux fondateurs que l’on est, Marion et moi. C’est devenu une sorte de château ambulant. Ça ouvre constamment plein d’univers et de portes techniques, le studio est voué à tout le temps se renouveler.

M. : Bientôt la franchise de restauration ?

MC. : Les menus Temple Caché (rires).

 

KR. : Le but c’est de raconter une histoire. Si tu vas dans un resto et qu’on te raconte une histoire, tu te régales. Ce ne sont pas juste les ingrédients, il y a une notion d’émotion et d’expérience.

M. : Ce serait quoi un burger Temple Caché ?

MC. : Déjà, c’est épicé…

 

KR. : Et quand tu croques dedans tu penses que c’est dur, mais c’est liquide. C’est indigeste en fait (rires).

M. : En parlant marques, vous avez collaboré avec des maisons de mode : Dior, Hermès, L’Officiel… Qu’est-ce que ça change dans vos process de création ?

MC. : Ça change beaucoup de choses.

 

KR. : Ce qu’on développe habituellement n’est pas maîtrisable, c’est en lien direct avec les artistes. Il y a deux entités qui communiquent : l’un avec sa musique, nous avec l’image. Quand on travaille avec des marques, il y a cette volonté d’avoir cette dimension artistique, mais elle est complètement calibrée par le branding. Ça rend le process beaucoup plus lourd et la créativité peut en ressortir bridée. Certains arrivent à s’en sortir comme Hermès et Dior parce que c’est l’espace de créativité qui prime pour eux. Mais il y a quand même tout un système de spontanéité qui a tendance à disparaître avec le nombre de retours demandés. Il faut avoir une grande capacité à se renouveler et rebondir, ce qui demande beaucoup plus d’énergie, et parfois ça peut se perdre dans de beaux concepts plastiques qui ont été triturés dans tous les sens.

 

MC. : Pour l’instant, je pense qu’on s’en tire bien… Mais c’est un peu épuisant.

Le film Hermès Endless Journey a reçu le prix de la Meilleure Animation au London Fashion Film Festival en 2020
M. : Vous avez aussi pris en charge l’ensemble de la direction artistique de We Love Green…

MC. : L’exigence et la visibilité étaient très hautes, mais on n’était pas dans la même relation qu’avec Hermès.

 

KR. : Ils sont arrivés en demandant : « On veut du Temple Caché. » Ils ne doutaient pas qu’ils auraient autre chose que ce qu’ils demandaient, Marion a cette particularité d’agir en enfant pas sage quand on lui demande de faire ce qu’elle a déjà fait. On a tout de suite compris que leur engagement écologique n’était pas assez assumé visuellement. La couleur verte est apparue assez vite et Marion a tranché pour quelque chose d’assez radical avec des monochromes.

 

MC. : Au début ils disaient que c’était trop radical. Du coup, on a développé tout cet univers foisonnant en gardant le carré vert. Et plus ça allait, plus ils prenaient les propositions les plus radicales (rires).

 

KR. : C’est cool de tomber sur des gens comme We Love Green qui comprennent qu’on peut faire des propositions complètement décalées et que ça serve l’identité du projet.

M. : Quelle est la plus grande difficulté que vous ayez eu face à une marque ?

MC. : Les retouches et les exports (rires). En vrai, les gens qui ne savent pas ce qu’ils veulent.

 

KR. : Certains clients veulent être surpris mais ils dirigent le crayon ; ne pas nous faire confiance, c’est passer à côté de ce qu’on peut leur proposer.

M. : Quel est le projet dont vous êtes le plus fiers ?

KR. : Temple Caché.

 

MC. : Je revois toujours Be Able de La Chica avec plaisir. Sinon j’avoue que je me suis bien challengée sur le clip Mangue de Black Doe.

M. : Et votre collaboration rêvée ?

MC. : J’aimerais bien collaborer avec Nike et le studio ToiletPaper.

 

KR. : Inès Alpha en plasticienne. Sinon pour la partie musique, Kendrick Lamar et Connan Mockasin.

M. : Qu’est-ce que je peux vous souhaiter pour la suite ?

MC. : Passer la seconde et faire du cinéma.

 

KR. : Faire pousser des jambes à Temple Caché pour que le studio soit plus mobile.

M. : Vous êtes basés où d’ailleurs ? Bruxelles ou Paris ?

MC. : Tu ne le sauras pas ! On est partout et nul part à la fois (rires).

M. : Ma dernière question est la tradition chez Arty Magazine. Quelle est votre définition d’un.e artiste ?

MC. : Quelqu’un qui se prend trop la tête…

 

KR. : …Et qui ne sait pas se définir (rires). Pour moi, c’est quelqu’un qui va faire le lien entre nos questionnements existentiels et le monde matériel.

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