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« Mourir peut attendre » : la conclusion de l’ère Daniel Craig

« Mourir peut attendre » : la conclusion de l’ère Daniel Craig

À l’occasion de la sortie de Mourir peut attendre, 25ème épisode de la saga Bond et dernière apparition confirmée pour Daniel Craig, on revient sur les 5 films de son ère, dont sa flamboyante conclusion.

Bond a quitté les services secrets et coule des jours heureux en Jamaïque. Mais sa tranquillité est de courte durée car son vieil ami Felix Leiter de la CIA débarque pour solliciter son aide : il s’agit de sauver un scientifique qui vient d’être kidnappé. Mais la mission se révèle bien plus dangereuse que prévu et Bond se retrouve aux trousses d’un mystérieux ennemi détenant de redoutables armes technologiques…

No Time To Die (Cary Joji Fukunaga, True Détective S01) incarne 3 événements majeurs : la sortie d’un James Bond après 4 reports ; la fin d’une époque (l’ère Daniel Craig initiée en 2006) ; le début d’un renouveau (qui sera le prochain Bond ?)

Bond est mort, vive Bond !

Son nom est Bond. James Bond. Sa saga est longue. Très longue. La plus longue de l’histoire du cinéma. De 1962 à 2021 : 39 ans, 25 films d’action et d’espionnage, 13 réalisateurs, 1 personnage. Et 6 acteurs : Sean Connery (1962-1967), George Lazenby (1969), Roger Moore (1973-1985), Timothy Dalton (1987-1989), Pierce Brosnan (1995-2002), enfin Daniel Craig (2006-2021). La saga 007, en plus de sa longévité tutoyant l’illusion de immortalité, a cela d’étrange et de magnifique : d’un côté une identité propre, homogène, immuable ; d’un autre, elle est totalement perméable aux changements d’époques, de styles, avec une multitude de tons et de couleurs possibles. Il se pourrait bien que le dernier opus fasse éclater encore davantage les brillantes contradictions et paradoxes de cette saga vieillissante mais cherchant toujours à se régénérer, à faire du neuf avec du vieux ou du vieux avec du neuf.

007. « Ce n’est qu’un numéro », mais il pourrait symboliser un personnage constamment en friction avec trois temps : passé, présent, futur. Cela, à différents niveaux. Déjà, chaque film répond à un cahier des charges immense. Il faut satisfaire les vieux fans qui ont vu tous les films (ou lu les romans de Ian Fleming), puis satisfaire les fans des itérations récentes (celles de Pierce Brosnan et Daniel Craig), enfin attirer de nouveaux spectateurs. Que garder ? Que changer ? Que transmettre ? Finalement, comment « user de son temps » ? On se met à l’heure de la transmission avec No Time To Die.

Daniel Craig lui-même s’est parfois effacé au profit du rôle de l’agent détaché. Ici, plus que jamais, il laisse transparaitre son humour et sa chaleur, décelables dans d’autres rôles ou en interviews, au risque de trahir la nature du personnage

Réponse en trois temps

Mourir peut attendre, comme tous les films de la saga, tente des bonds en avant et s’assure surtout de faire des bonds en arrière. Les fans de la première heure retrouveront leur lot de scènes d’action impressionnantes, toujours situées au début plutôt qu’à la fin du film (tradition perpétuée), l’humour so british décalé, les figures quasi-obligatoires (un grand méchant, des allié.es de choix, etc) avec toutes les références et clins d’œil qui s’y attachent. Le film ne rejette pas les clichés comme Casino Royale (2006), ne les dynamite pas comme Skyfall (2012), mais à l’inverse de Spectre (2015), il ne les ré-embrasse pas simplement, il les réinjecte en prenant des libertés plus ou moins radicales. Le rapport de Bond au passé n’a jamais été simple. D’emblée, James Craig est confronté à une ancienne figure : il faut laisser le passé… mais ne pas l’oublier. Comme un aveu d’impuissance ou simplement le signe du temps qui passe, le film ne veut pas concurrencer le passé, encore moins l’effacer.

Pour Daniel Craig comme pour chaque acteur de James Bond, les débuts sont souvent flamboyants, bien qu’il s’agisse ensuite de repartir, de se reconstruire sur les bribes des films précédents. Ici, les bribes sont celles de la continuité narrative de l’ère Daniel Craig et le retour d’anciens visages… Chaque film précédent y est représenté. Mourir peut attendre apporte donc une certaine cohérence globale et, pour la première fois, James Bond est moins une anthologie qu’une véritable saga. James Bond n’est plus un homme sans passé, une ombre insaisissable. Dorénavant, l’agent secret a une histoire fragmentée, à relier, à recomposer, une lumière à re-capter. Ce qu’il perd en mystère et en infinité, il le gagne en humanité et sensibilité. James Bond dépasse enfin son numéro. Bond n’est plus un fantôme, figé, évanescent à jouer, mais un être vivant, évolutif, avec des origines, en mouvement. D’un film à l’autre, il n’est plus le même au sein d’un seul corps. Daniel Craig effectue sa dernière mue dans une performance généreuse et entière, fascinante, touchante, mais risquée et sur la corde raide.

Lashana Lynch, Daniel Craig, Léa Seydoux à l’avant-première mondiale de Londres

Honorer le passé pour préparer le futur

No Time To Die achève de faire du rapport au présent un paradoxe total. Le James Bond de Daniel Craig n’est jamais à sa place, jamais à l’aise avec l’ici et maintenant. Avec Casino Royale, la saga abandonne quasiment toutes les bases passéistes pour un présent renouvelé. Bond, ancien symbole de l’électron libre autodidacte, a désormais en M une figure nouvelle, la supérieure maternelle. En gardant cependant une certaine ironie : le personnage de M est toujours joué par Dame Judi Dench. À la fin du film, James pense déjà à sa retraite et envisage de ne plus être 007. Dans Quantum of Solace, le film fait directement suite au précédent, ce qui était jusqu’alors totalement inédit. À la fin, l’intrigue est suspendue, les coupables ne sont pas encore tous retrouvés, et Bond semble (enfin) bien prêt à devenir 007. Vient Skyfall, dans lequel Daniel Craig incarne un agent vieillissant qui cherche à se réinventer et rajeunir, comme si ce Bond avait vécu entre l’œuvre précédente et celle-ci les aventures qu’on espérait voir au présent. Toute l’intrigue nolanienne du film consiste à le voir remonter le temps, retrouver ses racines, les détruire, pour redevenir une plage blanche prête à exister, à redevenir mythique.

Pour Spectre, James Bond retombe amoureux, requestionne son engagement professionnel, quitte le MI6 face au soleil levant. L’agent semble laisser derrière lui le matricule 007 et se prépare à vivre un présent de contes de fées. Et ils vécurent heureux et… No Time To Die, donc. Ce dernier volet brise totalement la fin du précédent, et pousse le bouchon le plus loin possible pour emmener le personnage dans un présent profondément inédit mais qui reste encore familier. Il y a des éléments jamais vus dans un James Bond (en bien ou en mal selon les sensibilités) même si certains ne sont pas aussi neufs que le film voudrait nous le faire croire. L’épisode est assurément spécial, pas non plus révolutionnaire. À la fin de No Time To Die, on réalise que si certains acteurs n’ont fait qu’exister, Daniel Craig a pleinement fait vivre James Bond pour approfondir, redécouvrir, redéfinir l’homme derrière le chiffre.

« The proper function of man is to live, not to exist. I shall not waste my days in trying to prolong them. I shall use my time. » Jack London – citation clef du film

James et son héritage

Dans quasiment tous les James Bond, le générique de fin se termine par ces mots : « James Bond reviendra ». Cette promesse résume ce qui nous rassure peut-être de façon illusoire dans la figure de l’espion : quoiqu’il arrive, il reprendra un nouveau visage, se réincarnera et poursuivra à l’infini ses aventures. Mais avec Daniel Craig, comme pour le Bruce Wayne de Christian Bale, James Bond n’est plus une figure fixe, immortelle, permanente. Il s’use, accuse le(s) coup(s). Il ose se tourner vers l’avenir, au lieu de s’enterrer dans un présent vivace mais parfois vain ou sans résonance profonde. Dans No Time Time To Die, le personnage s’épaissit encore, il a de nouvelles envies, dont l’envie de transmettre, de léguer. Dans une saga aussi portée sur la notion d’héritage, il est enfin évident que son personnage assume pleinement ce rôle.

Transmettre, mais transmettre quoi ? Un passé éclairant, mais douloureux ? Un présent jouissif, mais éphémère ? No Time To Die répond à l’ère du COVID de la façon la plus simple, belle, inspirante et surprenante qui soit : par le corps, la voix, le toucher, par la transmission corporelle. James Bond transmet aux personnes qu’il croise sous le radar, par son attitude, ses gestes, ses mots, un art de vivre, libertaire, provocant, indépendant, imparfait, des valeurs, des lourdeurs, des légèretés, des forces, des faiblesses, des limites mais aussi des horizons. Mais quelle heure est-il ? Est ce encore l’heure de mourir ? No Time To Die est un grand film imparfait et un parfait petit Bond, qui nous rappelle que, même si l’on aime ou non telle ou telle incarnation du Commander, chaque James Bond fait son temps et que 007 reviendra toujours. Pareil et différent, mortel et immortel. 2021, l’ère d’une saga s’achève. Son nom était Craig. Daniel Craig.

MOURIR PEUT ATTENDRE
Réalisé par Cary Joji Fukunaga
Avec Daniel Craig, Ana de Armas, Lashana Lynch, Naomie Harris, Léa Seydoux
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