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Marc Desaubliaux : « Je me demande souvent si je vois le monde comme les autres »

Marc Desaubliaux : « Je me demande souvent si je vois le monde comme les autres »

Moins d’un an après la sortie de son dernier roman, Marc Desaubliaux revient avec un 8ème roman paru le 26 novembre, « Marceline ou le monde des autres » aux éditions Des auteurs des livres. En racontant l’histoire de Marceline, cette jeune fille prête à tout pour intégrer le monde des « riches », l’auteur nous plonge de nouveau dans un roman intime, sociologique et historique pour interroger les trajectoires sociales au sein et en dehors de son milieu social d’origine. Interview avec un auteur en quête de vérités.

Anaïs : Avec Marceline ou le monde des autres, vous proposez encore un roman très intime. Que ressent-on lorsque l’on écrit des histoires aussi intimes, pendant l’écriture et une fois le roman fini ?

Marc Desaubliaux : C’est un peu le même sentiment. Quand j’écris, je me dis que je suis en train de rater mon livre et quand il sort, je me demande ce que les gens vont en dire. Je suis assez pessimiste finalement. Et lorsqu’il se trouve entre les mains de l’éditeur, je ressens à la fois un soulagement et de la douleur, parfois même de l’anxiété car je m’interroge sur ce que je vais faire après.

A. : Qu’est-ce qui vous a inspiré l’écriture ce nouveau roman ?

M. D. : Mon point de départ est la ville de Senlis, qui se situe à une soixantaine de kilomètres au nord de Paris et qui est une ville que je connais particulièrement bien parce que mes grands-parents y habitaient. Comme ils n’étaient pas dans le centre mais relativement proches, ils étaient parfois tolérés, parfois non. Mais, ils s’en moquaient complètement. J’allais souvent passer des vacances chez eux enfant et j’ai très vite aimé cette ville à la fois belle et mystérieuse.

A. : Pour quelle raison ?

M. D. : Moi qui suis historien, l’histoire est à tous les coins de rue. Et je me souviens que quand j’avais 15-16 ans, une petite cité a été construite en face de chez mes grands-parents à la place d’un vieux champ de course à l’abandon. J’allais souvent me promener dedans et observer ce qui s’y passait. Alors quand il a fallu que je trouve une histoire dans ce décor de Senlis, j’ai directement pensé à cette opposition entre ce monde de l’intérieur fermé et ce monde qui gravite autour.

A. : Pourquoi est-ce intéressant ?

M. D. : Parce que ce sont deux mondes, avec des cultures et des valeurs qui n’ont rien à voir, qui cohabitent en s’ignorant complètement. Il y a parfois quelques passerelles mais elles sont rares. Les gens de la ville sont très polis avec les gens de la cité mais c’est une politesse très méprisante. Par contre, ils sont beaucoup moins polis avec les gens qui vivent dans des petits pavillons autour car ils sentent que ces derniers veulent absolument entrer dans leur monde.

A. : Avez-vous vous-même ressenti cette cloison entre ces deux mondes quand vous alliez voir vos grands-parents ?

M. D. : Non. Et par contre, mon père était très surprenant dans sa manière de s’adapter merveilleusement bien au monde qu’il avait en face de lui. Il aimait notamment beaucoup parler avec les artisans et les agriculteurs. Il était plus à l’aise avec eux qu’avec les gens de son milieu avec lesquels il jouait très bien la comédie alors que je savais très bien qu’il ne pouvait pas les voir en peinture !

Marc Desaubliaux dans l’intimité de son atelier d’écriture.
A. : En tout cas, Marceline, cette adolescente de 17 ans, qui vient de la cité, veut à tout prix entrer dans cet autre monde. Pourquoi ?

M. D. : C’est d’abord parce qu’elle l’admire, elle aime beaucoup traîner avec les gens de l’intérieur, regarder les magasins… Mais au final, elle y rentre pour le détruire de l’intérieur en quelque sorte.

A. : On pourrait la qualifier de rebelle, d’ambitieuse, de rêveuse, ou encore d’effrontée. Elle a de belles qualités non ?

M. D. : Oui, Marceline est très intelligente et a de grandes qualités mais elle devient franchement méchante à la fin quand elle veut venger son grand-père qui a été rejeté.

A. : La psychologie des personnages est encore extrêmement développée dans ce nouveau roman, à tel point qu’on est intime avec eux. Pourquoi ce niveau d’intimité et de proximité ?

M. D. : Peut-être qu’il y a chez moi un côté policier refoulé ! J’aime ce qui se passe derrière les murs et essayer de comprendre les gens dans leur intimité. Je suis quelqu’un qui privilégie les relations vraies, intenses, profondes. Et finalement, je mets peut-être dans mes personnages ce que je n’ose pas dire de moi-même. Je suis quelqu’un de timide, qui manque de confiance donc écrire ce niveau d’intimité me renvoie peut-être à une intimité que je n’ai pas connu chez moi.

A. : Vous parlez encore ici de grands thèmes de sociologie, notamment de déterminisme et de reproduction sociale. Pourquoi ces thèmes vous fascinent-ils ?

M. D. : Je ne sais pas vraiment. Il y a peut-être de l’historien là-dessous. Je suis extrêmement intéressé par l’histoire française du 19ème siècle, moment où justement tous ces thèmes se sont posés. Peut être que je suis resté sur une vision très 19ème siècle de la société, qui est peut-être moins vraie aujourd’hui, même si dans certaines villes, le cloisonnement entre les milieux sociaux est encore le cas, notamment à Paris.

A. : Je me suis même demandée si vous aviez fait de la sociologie en vous lisant.

M. D. : Le seul souvenir de sociologie dont je me souviens est d’avoir lu Durkheim en terminal ! Mais j’aime bien parler aux gens dans la rue, lorsque je suis à l’arrêt de bus par exemple. J’ai un contact facile avec les gens alors que je suis moins à l’aise avec mon milieu. Je suis comme mon père finalement (rires) !

Un auteur qui aimait la solitude des jardins et des forêts.
A. : Vous dites que l’ascenseur social ne fonctionne pas à Senlis, alias « Rougemont ». Que pensez-vous des ascensions sociales ?

M. D. : J’ai un peu l’impression que tout s’est grippé depuis la fin des années 60. L’école ne joue plus son rôle. Les enfants d’agriculteurs qui deviennent polytechniciens sont encore plus rares aujourd’hui qu’avant.

A. : Pourquoi ?

M. D. : Je pense que les élites se sont complètement enfermées sur elles-mêmes. Les élites dirigeantes par exemple, qui ne comprennent d’ailleurs pas grand chose à la France. Elles sont enfermées dans leur petit monde mais elles ne comprennent pas les Français et la misère dans laquelle ils peuvent vivre. Je ne comprends pas pourquoi les gens ne se révoltent pas alors qu’il y a tout ce qu’il faut aujourd’hui pour que la société explose.

A. : Les gens ont beaucoup de sujets de contestations mais ne se révoltent plus. Vous êtes donc d’accord avec cette idée ?

M. D. : Je pense que les Français sont en dépression parce que plus rien ne fonctionne : l’hôpital, les transports en commun… Ils doivent aussi faire face à plein de problématiques différentes : la flambée des prix, l’augmentation du prix du chauffage… On peut citer des tas de choses. J’ai l’impression d’un pays en pleine décadence et que les Français ne croient plus en leur destin. En plus, les gens n’osent plus dire ce qu’ils pensent car dès qu’ils lèvent le doigt, on leur tape dessus. C’est un peu ce qu’il s’est passé avec les gilets jaunes.

A. : C’est peut-être la dernière fois que les gens se sont vraiment révoltés.

M. D. : Oui. Mais cela a abouti à un échec et maintenant ils ne disent plus rien.

A. : On va finir avec une question plus légère sur votre livre. Pourquoi avoir décidé d’associer les dates, qui constituent en quelque sorte les chapitres de votre roman, à des indications météorologiques ?

M. D. : C’était plus de l’amusement qu’autre chose ! Je me suis amusé à faire des recherches très sérieuses sur le temps qu’il faisait ce jour-là. C’est mon métier d’historien-géographe qui doit encore ressortir. J’étais à deux doigts de mettre la température !

A. : Enfin, quelle est votre définition d’un artiste ?

M. D. : C’est quelqu’un qui a le goût et le besoin d’exprimer quelque chose qu’il a à l’intérieur de lui. J’ai parfois l’impression de ne pas vivre dans le même monde que les autres. Mallarmé disait voir le monde à travers une vitre. Je me demande souvent si je vois le monde comme les autres le voient. Et certainement que non.

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