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« Vortex » de Gaspar Noé, requiem pour un couple

« Vortex » de Gaspar Noé, requiem pour un couple

Sixième long métrage de Gaspar Noé, Vortex nous aspire dans les derniers instants d’un couple, interprété par le cultissime cinéaste Dario Argento et Françoise Lebrun… Pour une réinvention de Noé, qui avait fait de la provocation sa marque de fabrique ?

Si Gaspar Noé est synonyme d’une certaine provocation au cinéma, pour le meilleur et toujours pour le clivant, ses derniers films ont eu tendance à repousser les limites du côté de l’horrifique et du morbide, de la sensation toujours plus forte, des lumières toujours plus vives et de la violence toujours plus sensible. Ce cinéaste du « toujours plus » nous avait marqué pour la dernière fois dans les salles obscures avec Climax, sorti en 2018.

Faire peur, faire bander… Et maintenant faire pleurer

D’un film de Gaspar Noé, on peut entendre dire : « c’était une expérience sensorielle incroyable mais« , « du jamais vu, mais ». Avec Vortex, le réalisateur prend le pari de se réinventer, pour parvenir à mettre de côté ce « mais » qui traînait toujours dans son sillage.

Il propose un film de maître, un sans-faute troublant et touchant, un film-accomplissement qui combine avec virtuosité toutes ses dualités – féminin et masculin, vie et mort, folie et analyse, horreur et douceur. À l’image, notamment, du duo à l’écran composé de Dario Argento (maître italien du giallo, auteur de Suspiria et autres merveilles cinématographiques) et de Françoise Lebrun (La maman et la putain), qui incarne aussi des promesses doubles – du morbide au maternel.

« J’ai fait des films qui font peur, qui font bander ou qui font rire. Cette fois-ci, j’ai eu envie de faire un film qui fasse pleurer aussi fort que j’ai pu pleurer dans la vie comme au cinéma. Il y a vraiment un effet sédatif dans les larmes lorsqu’elles rentrent en contact avec les membranes des paupières, qui en font une des substances les plus jouissives qui soient » explique Gaspar Noé

Fracture d’un couple et des points de vue

Durant les deux heures et quelques de Vortex, on suit les derniers jours d’un couple irrémédiablement attiré par le vortex, soit la fin, sous la forme d’une chronique du quotidien aux allures documentaires. L’un, critique de cinéma, aime sa femme et s’épuise d’elle. L’autre, une ancienne psychiatre atteinte d’Alzheimer, perd peu à peu la réalité des choses, de leur signification. On observe alors chaque geste, chaque réveil, chaque repas et chaque regard.

Contrairement à la vitesse fulgurante et palpitante de Climax, Gaspar Noé prend le parti de filmer le temps, le temps long, celui qui prend tout à la fin et ne laisse rien. La froideur d’une telle approche contraste alors avec sa justesse confinant au vécu. En effet, la figure du fils, interprétée par un étonnant Alex Lutz plus touchant que jamais, se positionne comme maître étalon de la sensibilité : il est celui auquel on adhère, celui qu’on reconnait, un point de vue auquel s’accrocher, et à travers lui surgit une intimité et une douceur profondes.

Esthétiquement – car qui dit Gaspar Noé, dit recherche esthétique -, le cinéaste remplace ses mouvements de caméra virtuoses et ses plans-séquences tourbillonnants pour un dispositif d’une surprenante sobriété. Aux effets virevoltants, Noé choisit plutôt un split screen qui dure sur la totalité du film. L’image, sectionnée en deux, nous permet de suivre les deux personnages de façon dissociée : celui de l’homme témoin et impuissant autant que celui de la femme de plus en plus perdue.

Après un temps d’adaptation à cette fracture totale de la perception, le film propose une expérience perceptive unique qui renforce ses propos. À la fois témoins impuissants de la folie et nous-mêmes perdus dans les dédales d’un appartement, d’un supermarché, d’une ville et d’une vie, le sujet est traité sans distance. La caméra elle-même se rattache souvent au plus près des mouvements, proposant une vision parfois presque subjective – mais toujours double. Le dispositif est à la fois troublant et bouleversant. Et qui dit dualité, dit toujours double présence et familiarité. Et Noé en joue, jusqu’à la fin, avec intelligence.

Sur l’utilisation du splitscreen, le cinéaste explique : « La réalité, c’est l’addition des perceptions de ceux qui la composent. Et comme il n’y a rien de plus ennuyeux au cinéma que ce langage artificiel de téléfilm que presque tout le monde applique, je me suis dit que, tant qu’à faire un truc aussi artificiel qu’un film, pourquoi ne pas s’amuser avec le splitscreen ? »

Dans l’œil du cyclone

Le film n’a de cesse de penser la disparition et la perte, sous toutes ses coutures. Celle de l’autre, de celle qu’on aime, déjà un peu lointaine. Celle d’un parent, qu’on observe impuissant s’enfermer dans sa propre vieillesse. Mais aussi et surtout la sienne, celle qu’on voit arriver, alors qu’on ne veut rien lâcher, et sur ce qu’on laisse derrière soi. Et cette vie qu’on ne veut pas laisser, s’incarne dans un décor magnifique – soulignons ici l’énorme et virtuose travail des scénographes – celui d’un appartement dans lequel s’entasse toute une histoire de vie, des affiches de mai 68 aux films et aux livres de compagnons de route, des photos argentiques aux chambres d’enfants colorées.

C’est aussi un film sur l’absence, celle de l’esprit d’une femme jamais vraiment là, celle physique d’un homme qui s’enferme seul sans son bureau, ou encore celle d’un fils, trop peu présent malgré lui. Puis l’absence devient celle d’une image, d’un trou noir qui attire l’oeil, d’un vortex visuel et troublant, inéluctable.

Avec Vortex, Gaspar Noé se réinvente et nous surprend. Il s’amuse à déjouer nos attentes, et joue de ses dualités. Et l’esthétique froide et documentaire se mélange à la puissance affective du sujet, des images et des propositions visuelles, pour produire un film à la fois délicat, perturbant et mémorable.

VORTEX
Réalisé par Gaspar Noé
Avec Françoise Lebrun, Dario Argento, Alex Lutz
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