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Apparemment, on est les seuls que « Mignonnes » de Maïmouna Doucouré ait dérangés

Apparemment, on est les seuls que « Mignonnes » de Maïmouna Doucouré ait dérangés

Marin Woisard

Pour son premier long métrage, Maïmouna Doucouré suit Amy, une fillette de 11 ans, en proie à des traumas familiaux, qui cherche à se faire intégrer dans un groupe populaire de son collège : les Mignonnes. La danse, avec pour modèles Kim Kardashian et Cardi B, en est l’impulsion. Mais la réalisatrice, malgré son intention lucide, épouse un point de vue à hauteur d’enfant qui nous dérange.

Amy (Aminata), 11 ans, vient d’emménager dans un nouvel appart’ avec son petit frère et sa mère. Son père, aux abonnés absents, s’apprête à revenir du Sénégal avec une seconde femme. Ce retour s’annonce douloureux pour Amy, alors qu’elle cherche à s’intégrer dans son nouveau collège auprès d’une bande populaire de filles, les Mignonnes. Leur credo ? Des chorégraphies de danse calquées sur les influenceuses Kim Kardashian et Cardi B, répétant un modèle hyper-sexualisé alors qu’elles ne sont encore que de jeunes filles. Le sujet est d’autant plus d’actualité que la rappeuse domine les charts avec Wap en featuring avec Megan Thee Stallion, une énième accumulation explicite de métaphores sur le sexe féminin, que les deux interprètes défendent comme un hymne féministe. De quoi s’étrangler par deux fois : en découvrant le clip, et en lisant leur discours. En singeant leurs mises en scène suggestives, les Mignonnes s’émancipent et se découvrent, loin de toute autorité adulte, dans un espace qui n’appartient qu’à elles.

La répartition de l’espace est au centre du film, comme les jeunes filles se partagent la scène, parfaitement synchronisées dans leur pré-carré, croisant leurs trajectoires selon les pas de danse. Par ce transvasement des codes de l’espace scénique, Maïmouna Doucouré déploie son récit sur un immense terrain de jeu s’étendant de l’appartement familial, en proie aux traditions séculaires, jusqu’aux extérieurs, libérés de la présence des adultes. La décoration des différentes pièces agit comme un reflet du désordre intérieur d’Amy, en particulier sa chambre sombre et encombrée, alors que celle de son père est lumineuse et refaite à neuf. Il y aussi la salle de bains, refuge pour échapper à la présence menaçante du père, ou prison temporaire pour un petit frère trop encombrant. La spatialisation du foyer familial, filmée avec intelligence, transmet le poids des traditions que subit Amy. Elle nous donne, à ses côtés, une furieuse envie de s’émanciper hors des quatre murs vers la cour de son collège, le Parc de la Villette et une voix ferrée désaffectée, là-même où elles répètent leurs chorégraphies.

Un casting haut en couleurs et des lieux incarnés

L’espace ne serait pas le même sans celles qui le font vivre : les actrices qui interprètent les cinq jeunes filles de 11 ans, chacune avec leur caractère bien trempé. Le casting est encore plus essentiel que Maïmouna Doucouré choisit la veine réaliste d’une caméra à l’épaule, sans cesse en mouvement, et à hauteur d’enfant. La brillante Fathia Youssouf, interprète principale d’Amy, nous souffle par son talent de métamorphose, parvenant à incarner un jeune chaton replié sur elle-même dans l’environnement familial, jusqu’à son émancipation féline et hyper-sexualisée à travers la danse – c’est notamment elle qui apprend à ses amies la figure du twerk. Découverte après six mois de casting sauvage, la réussite du film lui doit son authenticité en grande partie. Impossible également de passer à côté de la performance de Maïmouna Gueye, la mère d’Amy dans le film, qui parvient à transmettre la résilience de son personnage avec une grande justesse. L’actrice nous scie dans l’une des séquences les plus touchantes du film, lorsque entre deux sanglots, elle annonce à ses proches par téléphone que son mari va vivre avec une seconde compagne.

La scène de l’annonce de l’arrivée d’une seconde femme, comme toutes les autres, est vécue du point de vue d’Amy, cachée sous le lit parental. De ce parti pris de narration, Maïmouna Doucouré nous place de manière arbitraire en immersion avec les jeunes filles, sans une quelconque distanciation, même lorsque le point de vue dessert son propos. Dans son ballet empathique à corps perdu, la réalisatrice fusionne sa tendre lucidité avec la perdition des fillettes, au détriment d’une éthique nécessaire de réalisation. On ne compte plus le nombre de gros plans de fesses des fillettes, filmées comme sur des vidéos TikTok, alors que la cinéaste consciente de son sujet ne fait rien pour nous en prévenir. Autre exemple d’une problématique de forme, lorsque le personnage de Yasmine se fait vomir, et que la séquence suivante la voit acceptée par le groupe des Mignonnes, dans une association d’idées absolument contre-productive. Comme si le fait d’être mince était la condition sine qua non pour son intégration. N’importe quelle jeune fille venue voir le film est susceptible de faire un amalgame avec l’anorexie mentale et la popularité sociale.

Un regard empathique avec des fillettes hyper-sexualisées qui nous dérange

Peut-on faire un film empathique parlant de l’hyper-sexualisation de jeunes filles, sans en faire un film engagé ? Oui, nous répond Maïmouna Doucouré. C’est là où réside l’ambiguïté de son regard sur la pré-adolescence des jeunes filles. Paradoxalement, Mignonnes a été récompensé par le Prix de la Meilleure Réalisation au Festival de Sundance. Parce que le Jury, majoritairement composé d’adultes, questionne constamment l’intention de son autrice. Les plus jeunes spectateurs, eux, absorbent les images comme des éponges sans n’avoir toutes les armes de l’analyse. Comme à l’avant-première à laquelle nous avons assisté, il serait de bon ton que quelqu’un soit là pour entamer le débat lorsque les lumières se rallument, en particulier pour un public non-averti. Les actrices ont reçu un accompagnement psychologique avant, pendant et après le tournage. Le public a vu une bande-annonce et une affiche sous-tendant un feel-good movie créées par le distributeur français BAC Films. Une succession de mauvais choix qui nous embarrassent face à un film essentiel.

MIGNONNES
Réalisé par Maimouna Doucouré
Avec Fathia Youssouf, Medina El Aidi, Esther Gohourou, Ilanah Cami-Goursolas
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