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Rencontre avec Lele de Suburra, la série qui renouvelle le genre mafieux sur Netflix

Rencontre avec Lele de Suburra, la série qui renouvelle le genre mafieux sur Netflix

Suburra, première production italienne de Netflix, nous plonge pour sa troisième saison consécutive dans le monde de la criminalité organisée romaine. La série détonne, malgré un sujet souvent filmé.

Les armes de ce hold-up ? Une intrigue fascinante et réaliste mêlant tous les acteurs institutionnels comme les petits malfrats de Rome, ainsi qu’une attention particulière portée à la psychologie des personnages. Nous avons rencontré Eduardo Valdarnini, qui interprète Lele, l’un des trois personnages principaux de la série.

« Fais bien gaffe à ta petite gueule, Lele »
Elena : Comment l’ancien étudiant en sociologie que tu es appréhende le personnage de Lele ?

Eduardo Valdarnini : Lele représente celui qui construit ses propres erreurs, qui opte pour le choix opérant dans le mauvais sens. Sociologiquement, il peut représenter la perdition, lorsqu’on a à faire des choix cruciaux dans une société qui offre tout et n’importe quoi en même temps, et qui ne nous montre pas le meilleur chemin. Quand j’ai préparé ce rôle, je me souviens avoir travaillé et poussé en moi le côté narcissique et la certitude de réussir à y arriver. Mais l’angoisse des circonstances a rapidement écrasé Lele en le remettant en question à chaque épisode (ndlr : le personnage de Lele se distingue en ce que, fils de policier et ayant fait des études supérieures, il choisira délibérément le milieu de la criminalité organisée, bien que le champ des possibles lui soit ouvert pour tracer sa propre voie.)

E. : Quel est l’intérêt de la série Suburra et que dit-elle de Rome ?

E. : Elle présente les différents niveaux du pouvoir criminel de Rome et leurs différentes façons d’agir. Je dirais qu’elle raconte Rome de façon inédite et bien fictionnée et les vrais enjeux politiques et criminels de cette ville à notre époque. Tu sais, Suburra signifie en latin « la ville du dessous » (sub-urbe, ndlr) : c’était le lieu caché où, à l’époque des anciens romains, se produisaient les affaires obscures et criminelles entre le pouvoir institutionnalisé et le pouvoir de la rue. C’est ça, Rome : un mélange contradictoire d’histoires, de traditions culturelles et culinaires, de jeux linguistiques parfois vulgaires pour les étrangers mais chers aux habitants ; c’est une ville faite d’habitudes qui changent de quartier en quartier, et chacun d’eux peut être considéré comme un village à part ; Rome c’est une grand-mère qui te câline en ironisant sur toutes et tous ; une poésie éternelle faite de méchancetés toujours dites avec le sourire.

« Fallait pas me piquer mes codes Netflix, mec »
E. : Quelle est la réalité quotidienne d’un Romain aujourd’hui ?

E. : Ce qu’il faut savoir, c’est que la politique à Rome est très éloignée de la vraie vie de la ville. La mairie ne prend pas en considération les particularités de Rome en voulant la traiter, pressée par une angoisse désormais ancrée dans les institutions italiennes, comme une ville européenne. Malheureusement, Rome est encore une ville provinciale, elle a plein de défauts à soigner avant de pouvoir se lancer dans le futur. La série montre cela : la réalité de la violence qui y est racontée. Comparativement, Paris est une vraie ville moderne, et qui envisage la modernité dans toute sa complexité à travers son essence dynamique et vivante – parfois même trop ! Ici, par contre, on est très facilement confronté aux aspérités et aux injustices sociales comme si la ville les assumait désormais cyniquement.

E : Quel est ton avis sur cette troisième saison qui vient de sortir sur Netflix ? Qu’est-ce que cela te fait de passer du rôle d’acteur à celui de spectateur ?

E. : Ça m’a fait chaud au cœur de revoir tout le monde ensemble une fois encore ! J’ai bien évidemment célébré avec eux la fin de ce parcours et on sait que nous pourrons difficilement oublier cette expérience. Je suis content de l’aboutissement de la série, c’est une fin très digne de ce long parcours. Le final de cette dernière saison m’a particulièrement marqué.

E : Tu as d’abord fait des études de sociologie à La Sapienza, avant de t’orienter vers le cinéma. Parle-nous de ton parcours et de ces choix. T’ont-ils influencé sur Suburra ?

E. : J’ai commencé à écrire des histoires quand j’étais au collège, même avant. C’est une amie du lycée qui m’a fait connaître le monde du cinéma, en tant qu’acteur. Puis j’ai fait de la sociologie avant de commencer mon école d’acting car, très bêtement, j’aimais observer les gens. C’est avec du recul que je réalisé à quel point cette capacité analytique développée pendant mes années d’études à la Fac peut être mise au service de mon métier actuel, surtout dans les phases préliminaires de préparation du personnage. L’élément clef qui lie la sociologie au cinéma, c’est sans doute la curiosité, moteur animant de ces deux sujets. Mon travail sur Suburra m’a aidé à comprendre comment mieux me positionner vis-à-vis de ce métier. Cela m’a appris beaucoup sur la patience et sur la légèreté, que j’ai du mal à saisir parfois. De mes expériences au cinéma, je pense avoir développé une aisance dans le transformisme et moins dans la caractérisation, et ça m’intrigue car je ne l’aurais jamais imaginé au début !

« Week-end à Rome, tous les deux sans personne »
E : Quels sont maintenant tes projets ?

E. : J’attends la sortie du dernier film dans lequel j’ai tourné, réalisé en février 2020, mais bloqué à cause de la Covid. Entre-temps, je passe des castings en Italie et j’écris un scénario chez moi, pas loin de Paris. J’aimerais gagner ma vie tout en gardant une cohérence entre ce que je suis et le monde, ainsi que le message que j’essaie de véhiculer quand je joue. On a très peu de limites en nous, et c’est bien de le comprendre grâce à la réflexion, à l’émotion, ou même au scandale ; parce que l’empathie nous rend meilleurs, ou en tout cas moins cons. Je veux vivre correctement dans la collectivité avec une philosophie plutôt anarchique, en me donnant des règles avant même que quelqu’un d’autre le fasse à ma place.

E : Ma dernière question est la tradition chez Arty Magazine : quelle est ta définition d’un artiste ?

E. : L’artiste, c’est celui qui, avec le minimum de mots, génère le maximum d’interprétations. Mais l’artiste n’émerge que sur la longue durée : à la base, nous ne sommes que des professionnels de l’art, il ne faut jamais l’oublier.

Notre avis sur Suburra :

La série est d’un réalisme presque indécent : de l’implication du Vatican dans les milieux criminels à la réalité de la gestion des camps de migrants par la mafia, elle s’intéresse également à l’histoire du clan Casamonica – qui a inspiré la famille de Spadino dans la série. Signe fort de cette ambivalence urbaine, les protagonistes se rencontrent régulièrement dans le quartier de l’EUR (Exposition Universelle de Rome), avec en arrière-plan les bâtiments relevant du mouvement futuriste de l’ère Mussolini. La criminalité ordinaire se mêle ainsi virtuellement aux déboires historiques du fascisme.

En toile de fond à la représentation de Rome proposée par la série, résonne en boucle le titre de Piotta, Vizi Capitale, qui suffit à lui seul à dépeindre la complexité de la ville éternelle, entre grandeur et décadence : Nulla come la bellezza grande, come Roma Santa e dissoluta, Roma ama e non perdona, Roma te divora come un barracuda – Il n’y a rien comme la grande beauté, comme Rome sainte et dissolue, Rome qui aime et ne pardonne pas, Rome qui te dévore comme un barracuda.

SUBURRA
De Daniele Cesarano, Barbara Petronio
Avec Alessandro Borghi, Giacomo Ferrara, Eduardo Valdarnini
Les 3 saisons sont actuellement disponibles sur Netflix

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