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Entretien rayonnant avec Aïssa Maïga, présidente du festival Plurielles

Entretien rayonnant avec Aïssa Maïga, présidente du festival Plurielles

Amélie Delamotte
À l’occasion du festival Plurielles (du 11 au 19 juin au Majestic Compiègne) qu’elle préside avec Emmanuelle Béart, on est revenus sur les questions de racisme, d’inclusion et de féminisme dans le cinéma avec Aïssa Maïga, comédienne, co-auteure de Noire n’est pas mon métier et co-réalisatrice du documentaire Regard Noir.

A. : Bonjour Aïssa ! Tu es, au côté d’Emmanuelle Béart, la présidente de la 4ème édition du Festival Plurielles. Comment le décrirais-tu et qu’il y a-t-il au programme ?

Aïssa Maïga : Je dirais que c’est un festival féministe et incisif, plutôt familial et exigeant. Je suis en tournage en ce moment en Hongrie (interview réalisée en mai, ndlr), donc je n’ai pas encore commencé à regarder les films, à me plonger dans la sélection, mais je sais qu’il y a une sélection qui est en cohérence avec l’ADN du festival. On va découvrir à la fois des personnalités qu’on connaît et dont on aime déjà beaucoup le travail, comme Camélia Jordana ou Emmanuelle Béart. On va découvrir également des jeunes talents, des nouveaux visages – c’est ça le bonheur des festivals. Et puis des cinématographies assez éclectiques ! C’est toujours ce à quoi je m’attends.

A. : Ce n’est pas la première fois que tu présides un festival, comment envisages-tu cette position ?

A. : De façon hyper joyeuse, d’abord, parce que quand on a été privé d’une chose qu’on aime beaucoup, on en ressaisit toute la valeur ! Il n’y a pas eu de festival en physique depuis un moment, donc ça va être l’occasion tout d’abord de se retrouver, d’être juste ensemble, avec les autres membres du jury.. J’ai beaucoup de joie à l’idée de rencontrer Anne Parillaud par exemple, qui est une actrice que j’admire depuis longtemps, avant même que je sache que je voulais devenir actrice.

 

C’est aussi l’occasion de rencontrer le public, sentir qu’on peut être ensemble et vivre le cinéma de façon collective. J’aime beaucoup les délibérations parce que c’est toujours un moment plein de surprises : il y a parfois des films qui remportent une forme d’unanimité, et parfois des films moins évidents mais qui sont défendus par une personne passionnée qui nous fait entrevoir le film d‘une autre manière, et donc l’évidence se déplace. Et puis il y a toujours beaucoup de passion chez les jurés. Quand on a eu un coup de cœur sur un film, on a envie de repartir avec le film et une récompense ! C’est toujours intéressant d’avoir accès à la sensibilité des uns et des autres, à leur force de conviction – c’est un vrai moment d’écoute, aussi.

 

Je pense que c’est ce qui donne la qualité des délibérations, quand les membres savent vraiment s’écouter les uns les autres, même quand on est absolument pas d’accord et qu’on est même choqué par certains points de vue. L’écoute, c’est assez merveilleux dans les groupes.

A. : À l’occasion du festival, tu présentes hors compétition le documentaire Regard Noir, que tu as co-réalisé avec Isabelle Simeoni. Que peux-tu nous en dire?

A. : Tout d’abord, Isabelle Simeoni sera là lors de la présentation. C’est très important pour moi parce que nous avons vraiment fait ce film toutes les deux, on l’a tricoté ensemble d’un bout à l’autre. On est devenues comme des sœurs, très amies. Au-delà de ça, Isabelle est corse et blanche : a priori, on pourrait se dire que les actrices noires ne sont pas dans son parcours, pourtant elle avait beaucoup de choses à dire sur le sujet et se considère elle-même, et je le pense aussi, comme une véritable alliée. Cette notion est très importante. Même s’il y a une question qui irrite – la question du racisme dans le travail et dans le cinéma en particulier – c’est important de rester dans une forme d’ouverture et de rester en connexion les uns avec les autres.

 

Ce que je peux dire du film, c’est qu’on est très fières et très heureuses d’avoir pu aller au Brésil et aux États-Unis pour traiter de ces questions (on a tourné avant la pandémie).

Aïssa Maïga interviewe Ava DuVernay, réalisatrice de l’oscarisé Selma, produit par Oprah Winfrey, pour les besoins de son documentaire Regard Noir
A. : Justement, Regard Noir souhaite adresser le racisme dans le cinéma, non pas seulement français, mais également international. La production n’a donc pas été affectée par le contexte sanitaire actuel ?

A. : On a tourné à un moment où ne savait même pas encore pour la Covid ! On mesurait notre chance, parce que pour un documentaire, pouvoir aller dans autant de pays, c’est plutôt rare. On ne se doutait pas du tout que ce serait quelque chose qui deviendrait quasiment impossible peu de temps après. C’est vraiment un film de voyage. Et la dimension de voyage est je pense vraiment très appréciée aujourd’hui, vu le contexte. C’est un film de rencontres, aussi. On a pu interviewer beaucoup de personnalités, comme Ryan Coogler (réalisateur de Fruitvale Station et Black Panther, ndlr) ou Ava DuVernay (Selma, 2014). On retrouve aussi des figures françaises connues, d’Adèle Haenel aux actrices qui ont signé le livre Noire n’est pas mon métier (comme Nadège Beausson-Diagne, Shirley Souagnon…) Aussi des intellectuels, Rokhaya Diallo en France, Alexandra Loras au Brésil – beaucoup d’interventions de qualité.

 

C’est un film qui à la fois pose les débats : on a tenu à explorer les racines de la représentation des femmes noires à l’écran dans le passé ; et en même temps c’est un film qui est tourné vers l’avenir, vers des solutions. On a essayé d’insuffler de l’optimisme. C’est quelque chose qui nous habite.

A. : Après comparaison des différents « systèmes » d’inclusion mis en place par différents pays, où situerais-tu la France ? Sommes-nous en retard sur notre représentation de la diversité au cinéma ? Que pourrions-nous mettre en place pour l’améliorer ?

A. : Je ne ferai même pas de comparaison avec les autres pays, puisque la France est en retard sur sa propre histoire. Ce qui est curieux avec le cas français, c’est que la question de l’altérité, du contact avec les autres peuples, la question de la composition très métissée de la société ; ce sont des choses qui existent depuis très longtemps, et en réalité c’est comme s’il y avait une forme d’ignorance de sa propre histoire et en même temps un refus de s’ouvrir à elle, à cette évidence qui est pour le coup très positive, autant pour ce que ça peut provoquer comme sentiment de cohésion et d’appartenance, également du point de vue tout simplement lucratif. Les films dans lesquels il y a un casting divers se vendent beaucoup plus, et les américains notamment l’ont très bien compris, les danois également.

A. : Observer d’autres pays aide en quoi plus particulièrement ?

A. : Aller dans les autres pays nous aide à élargir le champ intellectuellement, à comprendre que c’est effectivement une question globale, liée à un monde post-colonial. Ce qui est intéressant, au-delà de cet élargissement, c’est l’effet miroir que ça provoque ici : même sans comparaison, pouvoir se dire « on a un potentiel qui est extraordinaire, en termes linguistiques, en termes culturels, en terme de business… Qu’est-ce qu’on en fait ? Comment on se situe par rapport à ça ? ». Aujourd’hui, j’avoue que dans ce contexte politique assez nauséabond et les idées d’extrême droite qui infiltrent les esprits comme de vulgaires tâches d’huile, il est très important qu’on fasse corps, qu’on soit unis autour de ce qui nous rassemble, de nos convictions, et ce malgré nos divergences. Il faut qu’on regarde ce qui nous unit pour continuer, en tant qu’artistes en tout cas, à tricoter des histoires de façon positive et attrayante.

A. : Tu as souvent pris la parole pour dénoncer les discriminations dont tu as été témoin, entre tes engagements pour le collectif 50/50 et la présidence de festivals tels que Plurielles. Comment a germé l’idée de Regard Noir ?

A. : Pendant qu’on écrivait le livre Noire n’est pas mon métier (le livre vient de sortir en Poche le 27 mai, écrit en 2018 et réédité en 2021, c’est la preuve que nos récits ont été entendus, ce n’est pas un effet de mode), on se répétait que la diversité n’est pas un détail, une tendance, c’est vraiment quelque chose de très profond dans notre société, et aussi dans mon métier. Le grand public a un intérêt pour ça. En co-écrivant ce livre, j’avais déjà l’envie et la certitude qu’il fallait prolonger cette réflexion, et, au départ, je voulais commencer par une exposition. Pour le livre, on est seize actrices, à la fois c’est beaucoup, et en même temps c’est peu, alors je voulais faire vraiment une grande expo-photo avec des figures de femmes et d’hommes de toutes origines. Une espèce de radiographie de la diversité française à travers une expo-photo très belle, qui mettrait en valeur les artistes.

A. : Pourquoi le format documentaire ?

A. : L’idée du documentaire est venue simultanément, il y a eu un accord immédiat de producteurs et de Canal +. C’était vraiment important pour nous, Isabelle et moi, de redonner à cette question-là son envergure internationale. En France, on a tendance à, comme on a une industrie très importante de plus de trois-cents films par an et de plus en plus de séries, à devenir un peu nombrilistes. On a tendance à s’exclure d’un tout, d’un tout qui nous constitue, mais on n’est pas seuls au monde. Nous sommes connectés. Beaucoup de pays, de par leurs constructions, partagent cette histoire dans le monde occidental.

Aïssa Maïga et les co-autrices du livre Noire n’est pas mon métier montent les marches du festival de Cannes à l’occasion de la projection de Burning (Lee Chang-Dong, 2018)
A. : Par le passé tu as partagé ton expérience, et surtout la difficulté en casting de trouver des rôles, les paroles blessantes et absurdes que toi et ton agent avez subies. Tu as réussi à surmonter ces embûches pour te forger une carrière durable sur le grand écran comme au théâtre. Aujourd’hui, forte de ton expérience, quels conseils donnerais-tu à des comédiens qui vivent ces mêmes difficultés ?

A. : D’abord bien se former, être dans une démarche ultra professionnelle et d’exigence vis-à-vis de soi-même. Quelle que soit la voie, comme le conservatoire ou dans des cours privés moins académiques, la question de la formation et de la professionnalisation est hyper importante et le reste. Par ailleurs, je dirais qu’il faut regarder le monde tel qu’il est mais sans intérioriser les difficultés. Je l’ai vu beaucoup avec ma génération plus âgée, et je le vois encore aujourd’hui avec des plus jeunes, certaines personnes sont vraiment pétrifiées à l’idée de vivre ce racisme-là. En réalité, il faut que cette chose reste tout à fait extérieure.

 

Ce qui m’a aidée, c’est de m’éduquer quant au sujet, lire certains livres, parler avec des personnes renseignées, ce qui permet d’avoir une certaine dissociation et un regard critique, sans être submergée. Puis écrire aussi, que ce soit des sketchs ou des courts métrages, travailler ensemble, trouver son équipe, les gens avec lesquels on a envie d’avancer et avec lesquels c’est positif, avec qui on se sent en confiance. Quand ça devient trop compliqué, trop figé, qu’on a peur de s’exprimer, alors ce n’est plus le bon endroit. Il faut rester mobile et souple, et contacter des gens, ne pas avoir peur, ne pas rester dans son coin. Enfin, il faut s’unir, créer des collectifs, des groupes, des unions, des associations… Et fonctionner ensemble, se battre ensemble, se faire entendre ensemble. Et, si on peut, voyager !

A. : C’est la première fois que l’on te retrouve de ce côté de la caméra, pour un long métrage du moins, souhaites-tu réitérer l’expérience ?

A. : Oui ! J’ai déjà réitéré avec un autre documentaire qui sortira en novembre et qui s’appelle Marcher sur l’eau, que j’ai tourné au Niger sur les questions du manque d’eau et du réchauffement climatique à l’échelle d’un village en Afrique de l’Ouest. J’ai été amenée par la force des choses à faire ces documentaires en même temps, donc j’ai eu l’impression de faire des faux jumeaux. Ça a été un double baptême pour moi. Aujourd’hui, je prépare un troisième documentaire.

A. : Peut-on faire un parallèle entre le leitmotiv du festival Plurielles et l’ensemble de tes engagements, dont Regard Noir, en mettant en commun leur volonté d’encourager et de faciliter l’inclusion et la diversité dans le milieu du cinéma, et par suite partout ailleurs ?

A. : Oui, ça me va ! C’est ce que nous essayons de véhiculer chez Plurielles, pendant cette semaine de cinéma.

A. : La dernière question est la question signature chez Arty Magazine. Quelle est ta définition d’un.e artiste ?

A. : Pas facile ça, comme question. Je dirais qu’un artiste est quelqu’un qui s’inscrit dans le monde, qui a une sensibilité particulière au monde qui l’entoure et le besoin de le raconter à sa manière, de l’interpréter ; le besoin de projeter pour soit s’en extraire, soit essayer de participer et l’améliorer, soit être dans une critique. Je dirais qu’un artiste, c’est aussi quelqu’un qui a besoin de capturer le temps.

FESTIVAL PLURIELLES
Du vendredi 11 juin au mercredi 19 juin 2021
Au Cinéma Le Majestic Compiègne (1H de Paris en train)
6€ la séance | Réservation sur le site officiel

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