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5 documentaires à voir de toute urgence sur Arte

Elena Crétois

Si toi aussi ton miroir t’apporte le reflet d’un Big Lebowski en puissance, si tu baignes dans un ensemble peignoir-jogging depuis bien trop longtemps, n’en deviens pas un apprenti duc pour autant mais profite de ces derniers instants cloîtrés pour découvrir quelques documentaires du moment disponibles sur Arte.

Kubrick par Kubrick

La forme du documentaire Kubrick par Kubrick étonne : il repose sur des enregistrements d’une interview que Kubrick, qui apparaissait peu dans les médias, avait accordée au critique de cinéma Michel Ciment. Exploitant le matériau disponible, le documentaire fait lui-même œuvre créatrice, construisant avec des images d’animation un parcours dans l’œuvre du réalisateur à partir de décors ou d’objets incarnant ses films. On y rencontre un Kubrick méticuleux, travaillant « comme un détective », s’appliquant à collecter les informations, à décortiquer les images d’époque. Cette manière de travailler porte une réflexion sur les relations entre le monde de l’imaginaire et la réalité au cinéma : « le cinéma doit-il être extrêmement réaliste pour créer l’illusion ? ».

On découvre un Kubrick pointilleux, exigeant de tourner en lumières naturelles, perfectionniste jusqu’à susciter la violence d’un de ses acteurs après la cent-cinquième prise d’une même scène. Le documentaire porte plus généralement en lui une réflexion sur la création cinématographique, sur le côté visuel d’un film (comment faire un bon film sans s’y connaître en photographie ?), sur le rôle du cinéma en lui-même. La crainte de Kubrick était que ses films ne soient qu’un « divertissement dérisoire » plutôt que le lieu d’expression des idées de pensée. Sa peur est finalement restée lettre morte tant son œuvre ne cesse d’interroger la condition humaine et les constructions sociales. Relevant l’absurdité de la guerre, « sans fondement », il posait aussi la question, qui demeure toujours d’actualité, de l’autorité et de la répression et n’en finit pas d’éclairer les mutations de nos sociétés et de nourrir les critiques qui peuvent y être apposées.

Kubrick par Kubrick est à regarder sur ARTE.TV

Tout peut arriver (Hommage au photographe Gilbert Garcin)

Ce documentaire est un vent de fraîcheur : comme l’artiste qu’il dépeint, le film est simple, naturel, authentique. Gilbert Garcin, décédé le mois dernier, touche par sa modestie et son humilité, qui tranche avec son réel talent. Pour cet artiste qui s’est découvert sur le tard, ayant commencé la photographie une fois à la retraite, la création relevait d’un véritable jeu. Il jouait sur les échelles de taille, sur le déroulement du temps, sur les représentations de l’imaginaire et de la réalité. Le photographe de La Sciotat mettait en avant le lien singulier entre la photographie et la réalité, qui n’existe pas de la même manière au cinéma. Et le cinéma, il le connaît bien, étant petit-fils du gérant de l’Eden théâtre, le plus ancien cinéma du monde. Il posait beaucoup de questions à travers ses œuvres, mais il y répondait peu, laissant à chacun le champ ouvert aux interprétations.

Gilbert Garcin portait également un regard critique vis-à-vis de la généralisation du numérique dans la création artistique : « manipuler un objet, ce n’est pas du tout la même chose que manipuler un pixel », disait l’artiste qui travaillait à l’argentique, rappelant que les notions de contrainte et d’imperfection sont au cœur de la création artistique. Critiqué par des « artistes professionnels » sur sa méthode, il est le témoignage que les codes de l’art ne se dictent pas, qu’il n’y a de kit tout prêt à l’emploi, ni de règlement autoproclamé, mais que chacun obéit à ses règles propres. Sans avoir besoin d’un quelconque artifice, ses photos portent des messages se voulant universels, sans toutefois se revendiquer d’une philosophie : c’est une sorte de « philosophie populaire ».

Tout peut arriver est à regarder sur ARTE.TV

Le Temps des Ouvriers

Le Temps des Ouvriers est une série documentaire de quatre épisodes nous plongeant au cœur de l’histoire du monde ouvrier. Il nous rappelle la contrainte à l’œuvre dans la construction du factory system, la dureté des conditions de travail des ouvriers, pour lesquels l’usine, en théorie lieu du travail libre, est rapidement devenue l’enfer de millions de travailleurs. La frontière n’est jamais très claire entre travail ouvrier et esclavage, entre tyrannie paternaliste et tyrannie tout court. Et, quand par exception on recherche le bonheur des travailleurs, c’est pour mieux les instrumentaliser : ainsi du « bonheur à l’établi » ou du programme « la force par la joie » du régime nazi, dont la relation avec les ouvriers passera aussi par une « extermination au travail ». La notion de temps est prégnante, c’est l’étalement d’un processus : celui de perte de valeur du savoir-faire humain et de dignité au travail, mais aussi rappel que le temps des machines n’est pas le temps des hommes.

Le documentaire éclaire la constitution de la classe ouvrière, avec une identité propre ; et interroge la fragmentation de cette identité aujourd’hui. La lutte ouvrière a permis l’exploration des grandes utopies du XIXème siècle, qu’il n’est pas inutile de rappeler à l’heure où on chercherait de nouvelles utopies pour demain : « les jeunes d’aujourd’hui auraient bien raison de lancer des pierres, mais il ne faut pas se tromper dans les fenêtres qu’on vise ». Aujourd’hui silencieuse, cette classe a-t-elle disparu ? Par quels processus a-t-elle été rendue muette et invisible alors que les ouvriers représentent aujourd’hui un cinquième de la population active ?

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Tous Surveillés

Ce documentaire glaçant nous expose les dérives de la surveillance de masse, qui tend à se généraliser dans le contexte de la lutte contre le terrorisme. Les grands reporters nous emmènent à Israël, qui apparaît comme une référence en la matière, à Nice, dont le maire souhaite expérimenter les caméras à reconnaissance faciale dans le centre-ville. Tous Surveillés nous rappelle que l’on ne peut accepter par complaisance une surveillance généralisée au nom d’une sacro-sainte sécurité qui viendrait amoindrir nos libertés.

L’exploration du système de surveillance sociale chinois est sidérante à cet égard, et les modalités et conséquences de la notation sociale des citoyens et de la surveillance de la minorité Ouïghours dans le Xinjiang n’ont rien à envier aux pires heures de l’Histoire. On ne peut que se demander, à la fin du documentaire, comment on en est arrivé là et comment stopper cette machine infernale. C’est un rappel de ce que l’idéal démocratique est un combat quotidien qui ne peut être guidé par la complaisance et l’acceptation de la restriction des libertés sous peine de subir la loi des corps qui tombent.

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Tony Curtis, le gamin du Bronx

Image tonitruante du glamour hollywoodien aujourd’hui passé de mode, Tony Curtis était le précurseur de sa génération, un véritable phénomène de société qui a inspiré nul autre qu’Elvis Presley lui-même, apprend-on. Chouchou des adolescents de sa génération, égérie, Tony Curtis a ressenti sa vie entière un vide qu’il a tenté de combler par la gloire, une souffrance persistante des souvenirs de la misère du Bronx dans lequel il a grandi, des maltraitances de sa mère schizophrène, de la culpabilité de la mort de son frère à l’âge de neuf ans dont il ne parviendra à faire la paix que tardivement dans sa vie, à la suite d’une cure de désintoxication. Image touchante du parcours d’un homme rongé par la souffrance, qui toute sa vie durant, a tenté de vivre au mieux à travers la boulimie de la célébrité.

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