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Woodkid : « Quand on est artiste, il faut avoir un point de vue critique sur son industrie »

Woodkid : « Quand on est artiste, il faut avoir un point de vue critique sur son industrie »

Au lendemain des premières dates de sa tournée européenne, on a rencontré Yoann Lemoine alias Woodkid dans son atelier parisien.

Après une pause de 7 ans, pendant laquelle il a préféré se mettre en retrait et travailler dans l’ombre des autres, Woodkid fait son grand retour avec son second album S16, sorti pendant le deuxième confinement, qui se teintent de sonorités industrielles et métalliques particulières. Entre espoir et trouble intérieur, le chanteur livre un disque à l’image de l’époque dans laquelle nous sommes plongés.

À l’occasion de cet entretien, on est revenu sur les nombreuses collaborations et projets auxquels il a participé ces dernières années, son rapport aux réseaux sociaux et son regard critique à l’égard de l’industrie musicale. Et, on a surtout abordé le début de sa tournée, le show qu’il a préparé pendant de nombreux mois avec ses équipes et l’excitation palpable autour de cette reprise des concerts et des festivals. Si tu souhaites assister à sa performance autant sonore que visuelle, la prochaine étape aura lieu à Nice, le 17 juillet, dans le cadre du Nice Jazz Festival.

Anoussa : Salut Woodkid ! Comment vas-tu ?

Woodkid : Ça va super ! La vie reprend un peu, c’est trop cool !

A. : Tu viens de débuter ta tournée avec des premières dates en Espagne. Comment ça s’est passé ?

W. : Je reviens d’Espagne pour repartir derrière. Ça fait beaucoup de bien de retrouver la scène. C’est chouette. La dernière fois que j’ai joué, c’était en 2016 pour les 50 ans du Montreux Jazz Festival. Les concerts se sont hyper bien passés malgré les conditions techniques un peu complexes liées à la crise sanitaire. Il y a pas mal de choses qu’on n’a pas pu faire mais au final, on s’en est bien sorti. J’ai des équipes géniales qui ont travaillé durement.

A. : Avec la crise sanitaire, tu as été contraint d’adapter ton live ?

W. : En réalité, on n’a pas vraiment adapté le show. Sur scène, on est 9, soit plus nombreux que sur la précédente tournée. Le set-up technique, dont je suis assez fier, est assez complexe. J’ai une équipe technique qui a hyper bien travaillé. Le public était assis mais a fini par se lever en Espagne. C’était presque comme avant.

A. : Comment appréhendes-tu le début de cette tournée ?

W. : Je suis très content d’y retourner. Je suis excité de la faire évoluer. Un live est comme une boule de pâte à modeler, il évolue avec le temps. Je ne suis pas du tout anxieux mais plutôt heureux de voir les gens danser. Ça fait beaucoup de bien.

A. : Sur Instagram, tu publies chaque jour une capsule à travers laquelle on te suit dans ton travail au quotidien. Il y a une séquence où on te voit travailler sur les lumières de ton show…

W. : Je suis filmé en permanence par une équipe. On a décidé de livrer un petit bout de ma vie, de montrer mon travail : une minute par jour pendant une durée indéterminée. Au cours de cette séquence, on travaille sur les lumières du live de In Your Likeness, à trouver le bon vert, qui est une couleur qu’on utilise peu sur scène. En tant que motion designer et réalisateur, on cherchait à faire les bons rapports de couleur avec la peau, que ça reste élégant et que ça corresponde à mon esthétique. Ce vert rappelle le vert du clip où je suis sur les plateformes pétrolières. Le vert est une couleur très importante dans ce clip. Sur cette séquence, j’ai un peu des doutes car on partait sur des vert bouteille alors que je voulais des verts plus cyans, plus aquatiques.

A. : Tu maîtrises tous les aspects de ton live ?

W. : Je ne maitrise pas toute la chaîne, je travaille avec des techniciens qui sont sous ma direction. J’ai fait les contenus visuels et la musique en collaboration avec Tanguy Destable (alias TEPR) qui a vraiment travaillé sur la direction musicale du live avec brio.

A. : À quoi doit-on s’attendre pour ce nouveau live ?

W. : Ça sera un show à la fois très sonore et visuel. C’est l’alliance de mes deux métiers sur scène. Je crois qu’il y a un côté roller coaster émotionnel. C’est un show très contrasté qui oscille entre des moments de danse très intenses et festifs et des moments très intimes et dénudés. J’adore l’idée de musique triste qui fait danser. C’est très excitant de voir que les gens répondent très fort à ça.

« C’est un show très contrasté qui oscille entre des moments de danse très intenses et festifs et des moments très intimes et dénudés. J’adore l’idée de la musique triste qui fait danser » © Thibault-Théodore Babin
A. : La Covid a-t-elle eu une influence sur le montage du show ?

W. : Ah bah oui ! On a déjà dû s’adapter parce qu’on avait pris du retard. Il y a des pays dans lesquels on n’a pas encore pu booker de concerts mais dans lesquels on ira l’année prochaine (Turquie, Montréal). Pour le moment, on se concentre sur l’Europe et l’Europe de l’Est. Aussi, j’ai peut-être colorisé le live davantage que je ne l’aurais fait en temps normal. Sur cet album, il y a une dualité entre l’espoir et la reconnaissance du trouble intérieur. J’ai poussé le curseur du côté de l’espoir. J’ai trouvé que les gens le méritaient compte tenu de ce qu’on avait vécu.

A. : Retires-tu quelque chose de positif de cette période ?

W. : Pour être honnête, j’aimerais pouvoir répondre quelque chose d’un peu zen mais je retire très peu de choses positives. Il y a quelque chose d’un peu mondain et bourgeois de dire que cette période a permis de se remettre en question. En effet, j’ai eu le luxe et le privilège de pouvoir prendre le temps de faire des choses mais en réalité, ça reste un moment assez traumatisant – pas pour moi – mais pour beaucoup de gens.

A. : Je te propose de faire un petit retour en arrière. En 2013, tu déclarais à l’Express, qu’il y avait « de très fortes chances que le projet Woodkid meure »

W. : Oui, ce qui était le cas. À l’époque, j’étais très fatigué, j’avais besoin de me mettre en retrait et surtout de mettre fin à la campagne de mon premier album. J’avais vécu des moments assez intenses à plein de niveaux et très contrastés émotionnellement. J’ai changé d’avis ! I’m back baby !

A. : Qu’as-tu fait durant ces dernières années ?

W. : J’ai fait plein de collaborations. Je me suis remis dans l’ombre. J’adore travailler pour les autres, être au service d’autres artistes. C’est vraiment quelque chose qui me grandit énormément. J’ai beaucoup travaillé avec Nicolas Ghesquière pendant plus de 10 saisons sur la musique de ses défilés. J’ai composé la musique du ballet Les Bosquets pour le New York City Ballet (ndlr : ballet créé par l’artiste JR). J’ai fait une création pour l’Opéra de Paris avec Sidi Larbi Cherkaoui. J’ai travaillé sur la bande son du film Desierto de Jonás Cuarón. J’ai toujours envie de mettre en musique les images des autres mais avec la tournée, j’ai peu de temps en ce moment.

A. : Avec quels autres artistes aurais-tu envie de collaborer ?

W. : En tant que réalisateur, j’aime travailler avec des artistes qui se situent au temps 1, au moment d’une émergence nouvelle pour eux, où il y a quelque chose à construire. Ça a été le cas avec Lana Del Rey, Pharrell Williams quand il s’est lancé en solo avec le titre Happy ou Harry Styles au moment de son premier single Sign of the times. J’aime bien prendre ces moments car il y a tout à façonner et à inventer. Jusqu’à présent, ces collaborations se sont avérées être assez fructueuses et ont défini des lancées.

A. : Qu’est ce que ces nombreuses collaborations t’apportent ?

W. : J’ai un autre monde que le mien à explorer. J’ai toujours des idées, des rapports de texture, de narration, des idées créatives, nouvelles, à trouver là-dedans. Ça me fait explorer l’industrie. C’est toujours très intéressant de voir la musique et les arts à travers d’autres équipes et d’autres biais.

« En tant que réalisateur, j’aime travailler avec des artistes qui se situent au temps 1, au moment d’une émergence nouvelle pour eux, où il y a quelque chose à construire » © Thibault-Théodore Babin
A. : Au moment où tu as annoncé ton retrait de la musique, tu as aussi dit que tu souhaitais te consacrer au cinéma. Où en est ton projet de long métrage ?

W. : J’ai travaillé là-dessus mais je ne suis pas arrivé à m’emparer d’un sujet qui tienne sur la longueur. Je n’ai pas trouvé l’histoire, le travail avec un co-auteur, le script déjà existant et la méthode de développement qui fonctionne. Peut-être que je prends trop le temps ou que je sacralise trop le long métrage. J’ai énormément de respect pour le cinéma et je ne voudrais surtout pas m’y lancer sans avoir l’impression d’être mature. Et, j’ai l’impression de ne pas l’être encore.

A. : Après avoir travaillé pour d’autres, qu’est ce qui t’a finalement donné envie de revenir sur le devant de la scène ?

W. : La scène me manquait. Après les attentats de Paris, période pendant laquelle j’ai commencé l’album, j’avais des choses à dire, qui bouillonnaient et qui me traversaient.

A. : Comme un exutoire ?

W. : Pas forcément comme une envie de guérir même si ça l’est devenu sans que je ne m’en rende compte. J’avais surtout une envie et une intention forte de dire des choses et besoin de les coucher sur le papier. Quand on est artiste, on peut avoir envie de dire des choses sans pour autant qu’elles nous guérissent. Tout n’est pas forcément cathartique.

A. : Ton second album S16 est donc sorti en octobre dernier, en plein deuxième confinement. Comment as-tu vécu cette période ?

W. : Je l’ai appréhendé avec énormément d’anxiété et de stress. Le sujet du second album est souvent compliqué lorsque le premier a marché. J’ai eu l’impression de naviguer à vue, on n’avait aucun plan mais on a sorti l’album. Au final, on est très content car ça s’est très bien passé. Il n’y avait pas trop de raisons d’avoir peur.

A. : Reporter la sortie de l’album n’a pas été envisagé ?

W. : J’ai énormément attendu et je ne voulais pas que cet album soit périmé dans ma tête. J’avais peur de devoir défendre cet album en étant vers d’autres territoires dans ma tête ; il y aurait eu un contretemps un peu étrange. Je ne veux pas jeter la pierre aux artistes qui ont repoussé la sortie de leurs albums, car certains ne pouvaient pas se permettre de prendre ce risque. J’avais le privilège de prendre ce risque, il était donc hors de question de ne pas le sortir. On ne fait pas de la musique pour soi ou pour son succès personnel, on fait aussi de la musique pour les autres. Ce n’est pas parce que les gens étaient confinés qu’ils avaient arrêté d’avoir besoin d’art et de culture ; surtout que le gouvernement ne s’est pas privé pour nous faire comprendre que la culture n’était pas essentielle. Pour moi, il était d’autant plus essentiel d’y participer.

A. : En terme de sonorités, S16 est dominé par une ambiance plus dark, plus industrielle…

W. : Sans même parler d’évolution de ma vie personnelle, c’est vraiment un pur choix stylistique. Je trouvais que ces sonorités étaient assez badass et cools à explorer dans des empreintes de structures trap. Je voulais utiliser des sonorités plus industrielles et contemporaines qui résonnaient pour moi. Pour mon premier album, j’ai fait un film d’Heroic fantasy. Sur S16, je voulais faire un thriller de science-fiction.

« Ce n’est pas parce que les gens étaient confinés qu’ils avaient arrêté d’avoir besoin d’art et de culture ; surtout que le gouvernement ne s’est pas privé pour nous faire comprendre que la culture n’était pas essentielle » © Thibault-Théodore Babin
A. : J’ai lu que tu voulais « réaliser un album moins accessible, qui demande plus à l’auditeur «. Pourquoi cette volonté ?

W. : J’avais envie d’un album plus codé parce que j’adore les jeux de pistes. J’aime l’idée d’aller vers le public autant que le public vienne vers moi. J’aime les rencontres qui se font dans l’adversité, qui se passent dans une forme de concessions mutuelles. C’est de cette manière qu’on construit un public qui est fidèle, moins volatile. Et, ça se confirme car les 3 dates en Espagne étaient complètes.

A. : Quelles sont les concessions que tu fais de ton côté ?

W. : Je vais être très honnête, je fais beaucoup de concessions à plein de niveaux sur l’accessibilité à mon travail via les réseaux sociaux. Ça se fait parfois un peu dans la douleur parce qu’il y a beaucoup de modèles du monde contemporain – comme l’efficacité et la rentabilité des contenus à tout prix – que je rejette, qui ne m’intéressent pas. Ce sont des valeurs qui sont compliquées à digérer. Je joue un peu le jeu mais si ça ne tenait qu’à moi, je fermerai tous les réseaux sociaux. Mais, il faut aussi prendre en compte l’aspect systémique de l’industrie et la manière dont elle fonctionne. Il ne faut pas non plus tomber dans une espèce d’obscurantisme dénuée de toute générosité et de communion avec le public. Quand on est artiste, il faut avoir un point de vue sur son industrie, sur la manière dont on sort sa musique et il faut faire des choix.

A. : Tu sembles avoir un regard assez critique sur l’industrie musicale et son fonctionnement…

W. : Quand on est acteur d’une industrie, Il faut toujours en être critique ! C’est très important. Aujourd’hui, l’industrie musicale est extrêmement pilotée par les GAFA, les multinationales et des groupes extrêmement puissants. Par dessus cela, il y a la puissance algorithmique de ces systèmes qui joue un rôle supplémentaire dans la visibilité des artistes. Les questions des user centrics, des streams, de la rémunération des artistes sont importantes. J’ai eu ma part du gâteau et j’ai vécu de très beaux moments mais c’est exactement à ce moment qu’il faut être critique et qu’il faut prendre des risques. Si moi je ne prends pas ce risque d’être un peu politisé par rapport à ces sujets, ce ne sont pas les artistes qui démarrent – et qui ne peuvent pas se permettre de prendre ces risques – qui vont l’être. Il faut être critique pour eux et les défendre.

A. : Pour The Golden Age, tu as tout clippé en noir et blanc. Pour S16, les clips sont en couleur. Qu’est ce qui a motivé ce choix ?

W. : Encore une fois, il y avait une volonté d’explorer quelque chose que je n’avais pas encore exploré, de m’amuser avec de nouveaux sujets. Dans le monde industriel, il y a une dimension colorée. Il y a des codes couleurs qui sont assez antagonistes par rapport à la réalité de ce monde que je trouve intéressants. Il y a quelque chose de pop dans un univers noir. Travailler sur ces contrastes un peu absurdes m’intéresse car ça amène une couleur particulière à l’album.

A. : Quel lien fais-tu entre l’image et le son ?

W. : Les gens pensent que j’intellectualise énormément mais pas tant que ça. Je ne souffre pas de synesthésie comme beaucoup d’artistes le prétendent. Le lien se fait de manière assez naturelle. Les sons m’évoquent des images et les images m’évoquent des sons. Parfois, je fais des recherches, des moodboards, j’explore des sons et des images que j’appose. Il y a des choses qui marchent et d’autres pas. Tout n’est pas qu’instinct, il y a aussi beaucoup de travail.

A. : On arrive à la question signature chez Arty Magazine. Quelle est ta définition d’un artiste ?

W. : J’ai mis du temps à me sentir artiste parce que pendant longtemps, je pensais que ce terme était un jugement de valeur de la qualité du travail. Aujourd’hui, je n’ai plus aucun problème à dire que je suis un artiste. Il y a des gens qui sont artistes et d’autres qui ne le sont pas, mais ça ne veut pas dire que les artistes sont meilleurs que les autres. Les artistes ont simplement leur manière de voir le monde et d’être traversés par lui ; parfois avec une certaine urgence à y répondre, à le digérer et à l’exprimer dans une autre forme. Les artistes sont une sorte de véhicule et d’interprète du monde, on est là pour le digérer et le transformer en quelque chose de beau, de laid, de percutant, d’émouvant.

S16 de Woodkid est à écouter sur Spotify.

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