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Martin Luminet : « Quand on s’est retrouvés derrière le rideau, on s’est mis à pleurer »

Martin Luminet : « Quand on s’est retrouvés derrière le rideau, on s’est mis à pleurer »

Manon Sage

C’est dans les coulisses du Printemps de Bourges que nous avons rencontré Martin Luminet, d’abord dans la zone média pour quelques questions, puis plus tard dans la nuit à la sortie de son passage sur scène.

Manon : Salut Martin ! On t’avait vu pour ton concert au Café de la Danse, au début de la tournée de ton album sorti début mars, Deuil(s). Comment te sens-tu après cette actualité chargée ?

Martin : Très bien, j’ai l’impression que c’est le moment où l’album commence à vivre vraiment. Pour moi, le geste d’une chanson se termine lorsqu’il arrive dans les yeux de quelqu’un et qu’il peut me la renvoyer. Cet album que j’ai commencé à écrire il y a un an, j’ai l’impression qu’il commence maintenant à travers l’énergie d’autres personnes, la manière dont elles nous en parlent. C’est le moment le plus heureux du processus artistique. Tout ce l’avant n’est qu’un prétexte pour y arriver.

M. : Qu’est-ce que ça te fait de défendre ton album dans plusieurs villes de France, de rencontrer le public ?

M. : Ce qu’il y a de fou, c’est de se rendre compte que même quand tu joues dans des lieux où tu ne connais personne, beaucoup de gens sont là et connaissent les paroles. C’est le fait de se demander : « Comment ces gens ont entendu parler de mon disque ? » Mes chansons sont très intimes, je suis ému quand quelqu’un se déplace pour écouter ce que j’ai pu écrire. C’est le mystère de la musique, on ne sait pas comment l’émotion se promène.

Martin Luminet en concert au Café de la Danse © Manon Sage
M. : Est-ce que tu t’adaptes selon les différents publics ? Entre Le Printemps de Bourges, Rennes et Paris, ça ne doit pas être la même chose…

M. : Est-ce qu’il faut faire des accents, c’est ce que tu veux dire (rires) ? Non, je fais beaucoup de blagues, mais peu importe la ville ou l’endroit, j’essaie de saisir l’énergie de la salle avec un ou deux morceaux pour m’adapter. Je cherche un échange avec le public et le fait que chaque concert soit différent, ça évite que ce soit répétitif pour nous sur scène. Pour moi, ce ne sont pas les gens qui viennent pour nous voir, c’est nous qui venons. Il faut être convaincant en profondeur et en vitalité.

M. : Il y a quelques semaines, tu étais au Café de la Danse. Quel est le plus beau souvenir que tu gardes de ce concert ?

M. : J’en ai tellement. Déjà le souvenir de la catastrophe en apprenant quelques jours avant que la Maroquinerie (ndlr, où le concert devait avoir lieu initialement) ferme ses portes à cause d’un problème d’incendie et de Vélib. C’est assez lunaire. Puis de voir, que malgré tout, on arrive en quelques heures à monter le même concert, le même soir, au Café de la Danse. Les hasards sont assez foudroyants.

M. : Et la soirée en soi ?

M. : La soirée était au-delà de mes rêves. Quand on chante mes chansons, ce sont des moments très forts qui remercient la tristesse qui les a amenées. Pendant l’une d’elles, j’entendais les gens chanter et je repensais au moment où je l’avais écrite – j’étais au plus bas de ma tristesse et je ne pensais jamais en sortir… Je remercie cette tristesse autant que ma joie. Il faut affronter ses peines parce que des choses repoussent sur les ruines, le vide, l’absence.

M. : Tu es très concentré sur scène, ou tu arrives à vivre pleinement ces moments en communion ?

M. : Il faut un équilibre des deux, mais j’ai du mal à cacher le fait que je sois vraiment avec les gens. Il faut exploiter pleinement le moment présent pour ne pas rater les émotions. Avant, il y a le temps du travail, des répétitions, puis l’instant où on est pleinement là. Je laisse beaucoup de place aux incidents heureux.

M. : Comment prépare-t-on une tournée aussi importante que celle-là ? Pour un néophyte, essaie de nous l’expliquer…

M. : Quand on écrit les chansons avec Ben’ (ndlr, Benjamin Geffen, compositeur et producteur), on les projette vraiment telles qu’elles seront sur scène. Je suis un obsessionnel de la scène (rires). Ensuite, pour le passage à la version figée du disque à la version live, c’est le respect de la teneur de la chanson, puis la manière dont on la traverse comme un paysage d’émotion. Il ne faut pas retrouver l’émotion de l’écriture qui rendrait le concert assez triste, mais accepter de regarder toutes les émotions qui ont pu nous parcourir dans sa réalisation. On vit pleinement les morceaux sur scène, d’une façon plus forte.

Martin Luminet en concert au Café de la Danse © Manon Sage
M. : Pour toi, j’ai l’impression que le live est un moment de vérité, pour toi-même, pour le public…

M. : Oui, clairement. C’est comme regarder un film au cinéma ou chez soi :  au cinéma, on partage un même moment. Moi, je suis d’accord pour qu’on apprécie ou qu’on n’apprécie pas mon passage sur scène, parce que ça reste avant tout un moment de vérité. Il y a une déferlante d’émotions qui fait que l’on prend le train ou non, mais le train en lui-même est sincère et ça, c’est le plus important.

M. : Comment te sens-tu avant de monter sur scène ? Stressé, joyeux, excité ?

M. : Super stressé ! J’ai un côté impatient. J’ai aussi besoin de concentration pour m’aligner face au moment que je vais passer. J’ai l’impression que la musique, on la fait moins à cause de ce qu’il y a autour, ce qui peut être assez dangereux. Avant de monter sur scène, je rassemble mes forces pour être présent dans le corps et dans l’esprit.

M. : As-tu un rituel avant de monter sur scène ?

M. : Avant, j’en avais plein et si j’en oubliais un, je cogitais. Je devenais esclave de mes grigris. Évidemment, je m’échauffe corporellement, mais sinon je veux juste me réaligner et être disponible à tout moment pour monter sur scène.

M. : Encore plus sur un festival comme le Printemps de Bourges, où les concerts s’enchaînent, sans beaucoup de temps entre chacun ?

M. : Oui, exactement, il ne faut pas se trouver d’excuses.

M. : Tu apprécies cette ambiance de festival avec plein d’artistes, plein de scènes et de concerts ?

M. : J’aime bien, car c’est le seul endroit de l’année où l’on croise des amis musiciens que l’on rate le reste de l’année. On se souhaite d’être sur la route toute le temps, mais c’est bien d’arriver à se croiser aussi dans des moments comme ceux-là. Il y a une bonne énergie dans cette célébration de la musique.

Après un concert sur la scène triangle du Printemps de Bourges, puis une après-midi à passer de scène en scène pour aller voir les différents artistes du festival, on réussit à retrouver Martin Luminet, sur un transat. Voici l’heure de le confronter à nos questions « after show ».

M. : Heureux de ton passage sur scène ?

M. : Très heureux ! Le Printemps de Bourges a la réputation de convier beaucoup de professionnels et d’être le premier festival de l’année. C’est le moment de retrouvailles de toute une profession. On s’en fait une image faussée, c’est-à-dire très guindée et analytique. En réalité, le concert était comme d’habitude avec des émotions et des échanges. J’avais la crainte que ça n’arrive pas, et finalement, c’était là.

M. : Tu as senti que le public était bien présent ?

M. : Oui, vraiment, sans avoir à forcer. Je pensais que j’allais devoir être offensif, et finalement il s’est passé tellement de choses que c’était presque facile de prendre appui dessus.

Martin Luminet en concert au Printemps de Bourges © Manon Sage
M. : Quel moment du concert préfères-tu quand tu passes sur scène ?

M. : J’aime beaucoup les silences. J’aime comprendre comment il prend sa place dans les chansons. Souvent, on juge la qualité d’une audience à son niveau d’applaudissements, mais je trouve qu’il y a une aussi grande vérité dans le silence. Pour moi s’il est respecté, ça vaut une standing ovation : on a l’attention de tout le public et on partage un moment suspendu ensemble.

M. : Quelle est la première chose que tu fais en sortant de scène ?

M. : Je vais voir les musiciens, je m’assure qu’ils ont passé un bon moment, et surtout j’aime savoir si on a vécu le même type de moment, eux et moi. Un bon concert, c’est quand tout est aligné, que personne n’a été isolé par le son ou des attitudes. Si l’on a vécu à peu près la même chose, c’est sûrement qu’il y a aussi eu le même type d’harmonie avec le public.

M. : Quel souvenir de scène t’a particulièrement marqué ?

M. : Ma première date aux Francofolies de La Rochelle, en 2021. Pendant deux ans, on avait préparé notre live au Chantier des Francos (ndlr, dispositif d’accompagnement scénique mis en place par les Francofolies de la Rochelle), deux ans particuliers en période Covid avec les jauges, les distanciations… Le concert aux Francos était l’un des premiers où ça redevenait normal, et je me souviens que le concert a été fabuleux.

M. : Quelle émotion as-tu ressenti ?

M. : Quand on s’est retrouvé derrière le rideau avec Benjamin Geffen, on s’est pris dans les bras et on s’est mis à pleurer. On savait ce qui se passait chez l’un et chez l’autre. On venait de passer la tempête et on se retrouvait face à un public qui avait envie d’en découdre. Ce moment nous a donné beaucoup d’espoir.

M. : Tu as été voir d’autres concerts ce soir, au Printemps de Bourges ? Qu’en as-tu pensé ?

M. : J’ai vu Lomepal et je trouve ça renversant. Il y a quelque chose de symptomatique de cette époque qu’on retrouve dans son live. Après les grandes turbulences traversées par le milieu de la musique, il est revenu à quelque chose de très organique, avec beaucoup de sincérité apportée par la présence de musiciens live uniquement. C’était beau de voir autant de monde chanter à tue-tête ses chansons. C’était beau de retrouver plus de proximité. On est dans la nécessité de chercher à dire ce qu’on a sur le coeur et malgré le fait qu’on soit des milliers, j’avais l’impression d’être dans une relation assez intime.

M. : On connaît le Printemps pour ses afters mémorables. Quoi de prévu ce soir ?

M. : Pas grand chose, si ce n’est de profiter des copains de la musique. C’est un moment de détente. En plus, la plupart des gens que je retrouve ce soir sont des artistes qui étaient au Chantier des Francos, on a vécu quelque chose tous ensemble et on se trouve de nouveau réunis.

Écouter Deuil(s) de Martin Luminet sur Spotify.

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