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« Notre-Dame du Nil », la source de l’innocence perdue

« Notre-Dame du Nil », la source de l’innocence perdue

Marin Woisard

Écrivain et réalisateur franco-afghan, Atiq Rahimi panse les plaies des conflits fratricides de son pays. Après avoir adapté ses romans Terre et Cendres et le Prix Goncourt Syngué sabour, pierre de patience au cinéma, il livre une variation sur les prémisses du génocide rwandais avec Notre-Dame du Nil. Un métrage humaniste et sensoriel sur l’innocence perdue des jeunes filles de l’internat du même nom.

1973. Dans l’internat de jeunes filles de Notre-Dame du Nil, qui donne son nom au film, tout n’est que grâce et volupté. Des chemisiers blancs et des robes beiges, des cris de jeux et des amusements éphémères, la vie en communauté et le vivre sans-soucis. Tenu d’une main de fer dans un gant de velours par des enseignants français et des religieuses belges, cet Eden au cœur du « pays aux mille collines » rassemble l’élite du pays, filles bien-nées de gradés et ministres, à l’exception du quota de 10 % de Tutsis, dont les élèves studieuses Veronica et Virginia. Deux vilains petits canards qui vont cristalliser les tensions sociales et ethniques, avant que l’embrasement local n’annonce le génocide national de 1994. Par sa réalisation vaporeuse et élégante, Atiq Rahimi va filmer les danses et les sourires qui se transforment en tensions et rictus, pour révéler combien tout un chacun est capable du pire comme du meilleur, quand l’époque est troublée et incertaine.

Entre religion et colonialisme, toute une société en vase-clos est décryptée : du quotidien des dortoirs, aux activités et l’office du dimanche. Au milieu ce décorum de l’insouciance, c’est une statue de Vierge noire, nichée sur son rocher en contrebas d’une cascade, qui va symboliser la rapide montée du ressentiment ethnique. Il nous est expliqué que la forme du nez permet de distinguer les Hutus et les Tutsis (on pense bien sûr à la doctrine nazie), celui petit et droit de la Sainte déplaisant à Gloriosa, une lycéenne qui lance une série de sinistres projets. À commencer par sa destruction, pour le remplacer par un nez de « vraie patriote ». L’absurde entreprise révèle la folie des sentiments haineux, montrés avec une simplicité universelle qu’Atiq Rahimi chérit dans chacun de ses films. C’est surtout en étant porté par une jeune fille opportuniste, fille de ministre écoutée comme une commandante naturelle, qu’on saisit que les braises couvent depuis longtemps dans la culture et l’éducation.

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Des signaux envoyés sur une tragédie écrite à l’avance

Loin de la cocotte-minute sifflante de l’Institut, un autre personnage a son lot de mystères : M. de Fontenaille, un « vieux blanc » qui vit non loin de l’internat. Figure par excellence du colonisateur fasciné par le peuple Tutsi, il entretient une admiration érotisée et malsaine pour Veronica et Virginia dont il dessine le portrait. Sa quête de peintre-chercheur est de démontrer qu’il existe un lien entre les Tutsis et une Égypte de pharaons noirs. S’il est plus inquiétant que dangereux, il révèle combien la distinction ethnique s’immisce dans tous les pans de la société, avec un manque absolu de rationalisme. Finalement, Atiq Rahimi nous envoie des signaux sur une tragédie écrite à l’avance, où l’individualisme l’emporte sur le bonheur collectif. Dans cette seconde partie, les enjeux sont limpides alors que la première manquait d’objectifs, notamment par son flottement naturaliste (big up à la photo de Thierry Arbogast), révélant aussi le talent des jeunes actrices par une interprétation plus sèche et physique.

La Vierge Noire, symbole de l’innocence perdue

1994. Le conflit en Afghanistan a lieu depuis déjà deux ans, la guerre civile en Yougoslavie et le génocide au Rwanda éclatent. Des peuples liés dans leur souffrance malgré les milliers de kilomètres d’écart, isolés face au mutisme du monde occidental. Ce qu’Atiq Rahimi répare c’est autant l’Eden perdu du Rwanda que la solidarité entre les nations, pour celui qui n’avait adapté à l’écran que ses propres écrits jusqu’alors. Car le film est avant tout un roman de Scholastique Mukasonga, autrice d’origine Tutsi et survivante du génocide, qui déploie ses mots avec une force de description saisissante, véritable colonne vertébrale de l’image. La puissance littéraire de cette tragédie imminente pallie le manque de lexique cinématographique, parfois flagrant dans sa voix OFF soulignée, ses ralentis peu inspirés ou son manque de souffle en première partie. C’est par ce duo franco-afghan-rwandais que Notre-Dame du Nil nous enveloppe et nous émeut, au-delà des clichés d’un drame attendu et redouté.

NOTRE-DAME DU NIL
Réalisé par Atiq Rahimi
Avec Amanda Mugabezaki, Albina Kirenga, Malaika Uwamahoro
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