fbpx
En cours de lecture
Interview : Wassailer, sur la route de Londres

Interview : Wassailer, sur la route de Londres

Marin Woisard

Le cardiogramme s’affole, les émotions se heurtent dans une secousse londonienne… Le premier album de Wassailer I, the bastard est sorti le 27 janvier sur Empty Streets Records et Because Music.

Originaire de Paris, basé dans le sud-est de Londres, fidèle comparse des (We Were) Evergreen dont il a été l’arrangeur et le compositeur, Wassailer est porté au gré des courants par sa soif de découvertes. Homme de débrouille, il est tantôt serveur puis DJ. Puis il file à Glasgow, Manchester, Newcastle, Bristol et Sheffield. Il joue en première partie d’artistes tels que Michael Kiwanuka ou Metronomy, développe avec une chanteuse de soul-jazz des ateliers pour femmes battues, autistes ou étudiants. Rien ne l’arrête.

Il faut dire que la culture UK a cette énergie insaisissable que rien ne peut expliquer à moins de la vivre. « Just go with the flow » comme le veut l’adage.

William Serfass, alias Wassailer, entre ombre et lumière © Mélanie Bordas

La liberté au corps, la Beat Generation dans le sang

Son premier album i, the bastard absorbe ce melting-pot d’influences et témoigne de son parcours dense. Will Serfass (sur sa carte d’identité) engendre un opus fleuve de ses émotions, riche de ses rencontres, incroyable de maturité. On y décèle des mélodies jazz et fragiles, une danse sombre et un espoir sur le qui-vive, bourré de contradictions humaines. Il y a bien sûr ce choc de la désunion anglaise avec l’Europe, mais aussi cette génération qui s’épuise à la ville et qui se régénère en warehouse. Son premier album i, the bastard représente toute cette génération assoiffée de soubresauts, de désaxés des sentiments, qui aiment se mettre en danger pour ressentir la beauté d’un moment. Ces enfants illégitimes de Jack Kerouac qui ne sont issus d’aucun genre.

En 1951, le génie de la Beat Generation écrivait On The Road sur « les fous, les marginaux, les rebelles, les anticonformistes, les dissidents… Tous ceux qui voient les choses différemment, qui ne respectent pas les règles. […] Ils inventent, ils imaginent, ils explorent. Ils créent, ils inspirent. » Inspiré par l’énergie du jazz bebop, Kerouac était plein des mêmes fulgurances haletantes. Aussi, conscient des désillusions qu’elles charrient. À l’un l’écriture dans une Amérique à deux vitesses, à l’autre la musique dans une Angleterre fracturée du continent. I, the bastard n’a pas été écrit sur un rouleau cylindrique, mais en respecte la folle allure. Wassailer est entré dans notre histoire comme une flèche transperçant notre carburateur à deux ventricules.

Marin : Salut Will. Tu as quitté la France en 2011 pour rejoindre le foisonnement multiculturel de Londres. Cela a-t-il influencé ta manière de concevoir ta musique ?

Wassailer : Il y a dix ans c’était bien différent quand même. C’était encore possible de partir en tournée déjà, même en étant indépendant, pas très connu, et de jouer en live un jour sur deux pendant deux ans juste pour un EP, en étant payé 50 balles et deux Stella. Je mixais dans des petits pubs aussi, et j’entendais bien les styles évoluer, le rock mourir à petit feu, je comprenais les sous-genres que je connaissais mal. La meilleure école qui soit, donc.

Marin : Et dans le sud-est de Londres où tu résides désormais ?

W. : Dans le sud-est, les seuls endroits cools sont des petits clubs de nu Jazz tenus par des volontaires musiciens, on écoute des improvisations pendant trois heures d’affilée avec une Pale Ale et une tarte, le MC passe le mic à un saxophoniste ou une poétesse, un autre soir c’est un collectif de folk… J’imagine que tout ça a coloré mon album inconsciemment.

M. : Qu’as-tu ressenti au moment où 51,89 % du peuple anglais a décidé de quitter l’Union Européenne ?

W. : J’étais au Glastonbury Festival ce jour-là. Greenpeace a organisé une marche spontanée pour l’Europe, dans la demi-heure, c’était irréel. C’est dur de trouver les mots, c’est tragique les séparations, je vis ça très mal en général. Après, c’est clairement une réponse coup de poing à un abandon profond, qui dure depuis plus de dix ans. Malheureusement, comme partout, il y a la capitale et la province, les écarts se creusent entre ceux qui ont et qui gardent l’argent et le pouvoir, et ceux qui triment… Les gens ont du mal à se comprendre entre eux, si tant est qu’ils se parlent. Avec une bonne campagne de publicité, bien ciblée et bien mensongère, quand enfin on te donne la parole, tu finis par gueuler ton « ras-le-bol ». C’est triste que ce soit en vain, et qu’on en subisse les conséquences directes.

M. : C’est aussi un matériau d’inspiration ?

W. : J’aurais préféré chanter autre chose dans l’album honnêtement, mais c’est tellement absurde, ça imprègne les textes aussi vite que la variante anglaise de la Covid.

La pochette est pleine de paradoxe à l’image de son album : entre anonymat et portrait, art contemporain et projection, ombre et lumière.
M. : Ton album I, the bastard sorti le 27 janvier 2021 est riche d’influences et de technique. On y sent en particulier un amour pour le jazz. Que représente ce genre pour toi ?

W. : La liberté ! C’est précisément le genre musical qui n’a pas de frontières, pas de limites. Ça coule comme un torrent qui sort de son lit, on en retrouve partout. Attention, on ne parle pas du New-Orleans ou des brass bands américains, hein ? On parle de couleurs harmoniques surtout, de rythmes qui se décalent, d’expériences sonores, plus que d’un style de musique.

M. : Que signifie ce titre à la première personne I, the bastard ?

W. : La première référence c’était le film de Ken Loach I, Daniel Blake. Ensuite le mot « bâtard », c’est un terme qui dit « issu de genres différents », voire « pas de pure race », voire « illégitime ». Sans entrer dans les détails, j’avais envie d’assumer mes textes, mes contradictions, ma voix sans retouches, mes paradoxes, il fallait que ça sorte.

M. : La référence à Tyler the Creator est intentionnelle ?

W. : Je pense que Tyler the Creator ou Kendrick Lamar ont été des influences pour beaucoup, dans le sens où en prenant des risques, ils nous autorisent à prendre les nôtres par la même occasion. Les artistes que l’on met sur un piédestal, ce sont ceux qui s’élancent, hors-piste, sans trop réfléchir et qui visent juste, parce que ça vient des tripes. Je pense à Nina Simone, Radiohead, Björk et tant d’autres…

Voir aussi

M. : Tu nous entraînes dans l’énergie de la nuit anglaise avec Going to the club et le ride solitaire de 242. Quelle place a-t-elle dans ta vie ?

W. : C’est un réconfort, pour beaucoup d’entre nous, la teuf. C’est souvent le seul endroit où on peut s’abandonner, être à poil, être quelqu’un d’autre juste le temps d’une soirée, ce qui aide à se retrouver soi-même, je crois. Quand tu vis enfermé dans 10m2, que tu dois faire 2 tafs pour payer ton loyer, c’est sûr que de se retrouver dans une warehouse abandonnée, ou une forêt perdue, entouré de 250 inconnus qui veulent juste s’amuser, danser et se faire des bisous, ça devient rapidement une famille d’accueil. Mais depuis toujours la nuit me parle, je m’y invente des mondes, je me fais peur aussi parfois, mais c’est une façon de rester enfant et de continuer de rêver peut-être.

M. : Tu préfères écrire à toute vitesse sur ton T9 pour ne pas perdre l’émotion de l’instant, ou en te souvenant de ces moments le lendemain matin ?

W. : J’écris assez lentement sur mon tel (rires) et souvent à une heure plus proche du lendemain matin que de la veille. D’ailleurs, c’est justement pour me débarrasser des émotions que j’écris… Donc ça dépend. Le plus délicat en vrai c’est la deuxième étape, structurer des dizaines de pensées en bordel, les idées qui partent dans tous les sens, faire des choix, rendre les concepts compliqués plus digestes. D’abord pour les maîtriser un peu soi-même, et chantables aussi, et enfin par la même, écoutables, pour les autres.

M. : Le track Three Dots In A Bubble m’a particulièrement marqué avec sa sincérité désenchantée. Tu as proposé une lyric video où les paroles sont des textos. La chanson est-elle vraiment née ainsi ?

W. : Je ne sais plus trop à vrai dire. J’avais des notes en pagaille que j’ai décidé de tourner en questions, comme si quelqu’un allait y répondre, éventuellement, un jour. C’est très certainement le résultat de messages sans réponses, en effet, probablement suite à une séparation. L’idée du clip est venue plus tard, quand j’ai découvert que l’on pouvait screen record en vidéo. J’ai mis 4 heures à y arriver, et en la revoyant c’est vrai que je m’identifie pas mal à la personne qui écrit. « Les deux personnages » sont imbuvables quand on y pense, certes, mais j’avoue, ça aurait pu être moi. À moins que ce ne soit le Royaume-Uni qui écrive à l’Europe dans un an ?

M. : Qu’est-ce que je peux te souhaiter pour la suite ?

W. : Du courage, il ne faut pas qu’on désespère de retourner sur scène. On était à bloc avec le groupe pour les concerts, ils sont tellement bons, l’énergie était puissante, mais certains ont déjà dû se réorienter : livreur, menuisier… Ça fait mal au cul, quand tu t’es donné à fond pour être au meilleur niveau possible, pour vraiment essayer d’offrir de la qualité, et là, on a l’impression d’être dans une impasse. Mais bon, il faut y croire. J’espère qu’on vendra assez de vinyles pour pouvoir se payer des répétitions et louer un van pour repartir sur la route, aller à la rencontre des gens, se mélanger à d’autres cultures, créer de nouveaux souvenirs, échanger, tout ça ! On a hâte en tout cas.

M. : Nous aussi ! Ma dernière question est la signature chez Arty Magazine. Quelle est ta définition d’un artiste ?

W. : Mmmh… Je dirais que c’est un artisan de quelque chose d’impalpable, un artisan des idées. Un montreur de vérité à travers une création fictive ?

I, the bastard de Wassailer est disponible sur Spotify.

© 2021 Arty Magazine. Tous droits réservés.

Retourner au sommet