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Interview : Cocoon nous parle de sa bande-son pour le nouveau Spirou

Interview : Cocoon nous parle de sa bande-son pour le nouveau Spirou

Marin Woisard

Le chanteur de Cocoon, Mark Daumail, a collaboré avec l’auteur de BD belge Christian Durieux pour la sortie du nouveau Spirou, Pacific Palace, dont il a composé la bande-son.

Musique et BD font-elles bon ménage ? La rencontre entre le chantre bordelais de la pop-folk et le célèbre auteur belge Christian Durieux semble indiquer que les feux sont au vert. Deux ans après la sortie de son album Wood Fire, Cocoon habille les aventures de Spirou de ses ballades folk. La BD, au nom évocateur de Pacific Palace, nous entraîne sur la moquette épaisse d’un hôtel de luxe, où le célèbre groom va vivre un amour impossible avec Léna, la fille d’un dictateur en fuite. Pour eux aussi, la rencontre va provoquer des étincelles.

Deux titres naîtront de ce double coup de foudre en amitié et en amour. Le premier du point de vue de Léna, Blue Night, nous émeut avec sa plongée au piano sous les dorures du grand hôtel, tandis que le second, Sweet Lena, se place du côté de Spirou avec sa bonne vieille guitare folk. Cocoon entretient l’étincelle acoustique en soufflant sa mélancolie amoureuse sur nos petits cœurs transis, et ravive la flamme créative entre deux formats en apparence inconciliables. À quand le second tome ?

Marin : Salut Mark. Pendant le premier confinement, tu m’avais parlé de ta passion pour la BD dans nos recos culturelles S’en Sortir Sans Sortir. Comment es-tu tombé dedans ?

M.D. : Ma première passion avec la musique, c’est la bande-dessinée. J’en ai des milliers à la maison, là je suis dans mon studio donc il n’y en a pas (ndlr : l’interview est en visio depuis son studio de Bordeaux), mais j’en ai des bibliothèques entières. Mon père était correspondant à Radio France quand j’étais petit, il avait une chronique de bandes dessinées tous les mardis. Je suis tombé dedans quand j’étais petit : Gaston, Astérix, Tintin et puis les Titeuf qui démarraient. Quand j’étais plus jeune, j’ai même tenu une chronique de BD sur France Bleu. D’ailleurs, si je n’avais pas été musicien, le métier que j’aurais rêvé de faire, c’était chroniqueur littéraire. Au fil des années, j’ai emmagasiné beaucoup beaucoup de BD. Je suis devenu fan de mangas, de bande-dessinées alternatives, de science-fiction…

M. : Tu m’avais d’ailleurs parlé d’Ugo Bienvenu pour la science-fiction ?

M.D. : C’est rare que je me prenne une claque comme celle que m’a mise Ugo Bienvenu, avec ce trait de ligne clair qui me fait beaucoup penser à des grands auteurs des années 70/80. C’est un mec avec qui j’aimerais beaucoup collaborer.

M. : Bien reçu ! Et comment s’est faite ta rencontre avec Christian Durieux qui signe le dernier Spirou, Pacific Palace ?

M.D. : Je produis beaucoup d’artistes à côté de Cocoon, dont le groupe bordelais Robert & Mitchum. C’était un projet d’été, barbecue et vin rouge. Christian Durieux gravite autour de ces copains et on l’est devenu aussi. Il m’a appris qu’il créait toutes ses BD sur Cocoon, ma musique l’inspire beaucoup. Ça m’a vachement touché. J’étais déjà fan de son travail depuis Les Gens Honnêtes et Geisha ou Le jeu du shamisen. Au gré d’un déjeuner, il m’a annoncé qu’il travaillait sur le nouveau Spirou et il m’a proposé l’idée de la bande-son. C’était déjà énorme de travailler avec Christian, qui est pour moi l’un des plus grands illustrateurs belges vivants, alors Spirou, c’était la cerise sur le gâteau.

La couverture du Spirou de Christian Durieux, parue le 8 janvier chez l’éditeur belge Dupuis
M. : Qu’est-ce qui t’a plu dans sa vision de Spirou ?

M.D. : J’ai été surpris quand il m’a envoyé Pacific Palace, parce que c’est un Spirou plus adulte, qui a une relation amoureuse. Spirou était pour moi un personnage asexué, un héros à la Tintin. Ça m’a vachement inspiré, parce que dès qu’il y a des sentiments, ça peut créer des chansons. Au milieu de la BD, il y a cinq/six pages toutes bleues qui se passent dans une piscine, c’est ce qui m’a donné envie de faire la première chanson, Blue Night.

M. : Tu sais quelles chansons de Cocoon il a écouté en écrivant ce Spirou ?

M.D. : Christian a écouté mon dernier album qui s’appelle Wood Fire, et plus en particulier une chanson qui lui a beaucoup plu, We Do The Same. Je crois qu’il y a un mot dans la BD qui parle de cette chanson. Quand tu inspires le public, c’est déjà génial. Mais quand tu inspires un autre artiste, c’est encore plus fou, c’est comme si tu nourrissais l’art de quelqu’un. Qui plus est quand c’est un artiste que tu admires, c’est un vrai compliment.

M. : Musicalement, vous partagez des références ?

M.D. : Christian est un vrai fan de musique, il me fait découvrir des disques. On parle de la musique folk qu’on aime : Nick Cave, Kevin Morby, Bob Dylan… On écoute les mêmes disques.

M. : Qu’est-ce qui t’a inspiré ces deux titres ?

M.D. : En fait, il y a deux personnages principaux : Spirou et Léna, qui devient son amour impossible. J’ai choisi de faire deux chansons, mais il y en aura peut-être d’autres : Blue Night du point de vue de Lena, et Sweet Lena, du point de vue de Spirou. Les deux n’ont pas la même vision de l’histoire, à part le fait que c’est un amour éphémère et un peu secret. Ça m’a fait penser au Grand Budapest Hotel de Wes Anderson et au James Bond Casino Royale, ces espèces de huit-clos dans des endroits arts-déco.

M. : Tu t’es imposé une direction précise pour la composition ?

M.D. : Pour Blue Night, j’ai voulu faire comme une musique d’hôtel avec un piano très étouffé, un peu moquette, hôtel de luxe. Pour Sweet Lena, je l’ai composée dans mon studio de Bordeaux avec mon groupe, que j’ai retrouvé après le confinement. On a voulu enregistrer à l’ancienne : sans ordinateur, sans click, sans métronome. On a fait 8 prises et on a gardé la meilleure. Ça m’a libéré, non seulement on était déconfiné, mais techniquement c’était hyper libérateur de jouer de la musique sans passer par Pro Tools. En réécoutant, je me suis dit que ça collait vraiment bien au style Cocoon, tout est changé en jouant avec des musiciens.

M. : Blue Night et Sweet Lena, c’est ton côté féminin et masculin qui parlent ?

M.D. : C’est exactement ça, c’est aussi très Cocoon. J’ai toujours chanté avec des femmes, que ce soit Morgane Imbeaud au début, et puis ensuite Natalie Prass et Clou. Les femmes et leurs voix, c’est ce qui me fascine le plus. Pour une fois, j’ai assuré moi-même les voix de femmes comme j’étais seul dans mon studio, ça m’a plu de m’essayer à l’exercice.

M. : Comment la réalisation du clip de Blue Night s’est-elle faite ?

M.D. : C’était une surprise de Christian qui a fait appel à son copain Benjamin Lacquement pour l’animation. Un jour, il est arrivé avec un clip où ils avaient utilisé les planches de la bande dessinée, avec d’autres qu’ils ont ajouté et des animations. Ça pose l’ambiance de la BD, on va gagner à l’avenir à créer des cross-médias entre BD, livre et musique. J’aimerais beaucoup faire de nouvelles bandes-son de BD. La réaction de l’éditeur Dupuis a d’ailleurs été super positive.

M. : Il y a eu aussi les pochettes dessinées par Christian Durieux ?

M.D. : Il a dessiné le visage de Lena en bleu pour Blue Night, et le visage de Spirou en orange pour Sweet Lena. À l’origine, on voulait sortir un Maxi 45 tours qui soit dans le livre, mais avec le Covid il faut attendre 16 semaines pour les avoir. Ce sera dans la prochaine édition.

Les pochettes de Sweet Lena (ici) et Blue Night ont été dessinées par Christian Durieux… Elles devraient illustrer le futur vinyle 45 tours
M. : Toi, le Coronavirus t’a impacté ?

M.D. : On a du annuler beaucoup de dates, ça a été un peu dur. J’ai beaucoup écrit pour d’autres, je suis sur plusieurs disque à la fois. Des gens très connus, des gens pas connus. Je ne peux pas encore dire qui car les choses n’ont pas encore été actées. Pour Cocoon, je me remets à composer le nouvel album depuis quelques semaines. Ça n’aurait eu aucun sens de le sortir pendant le Covid, j’ai besoin de la scène.

M. : C’est une arlésienne, tous les albums qui sortent en 2021 sont des reports de 2020…

M.D. : Je trouve qu’il y a quand même des albums qui se sont maintenus : Vianney, Julien Doré, Ben Mazué, qui a d’ailleurs fait un super disque. Je trouve que là où Ben Mazué est fort, c’est qu’il parle très bien aux gens de notre génération qui ont un enfant ; il raconte son divorce, sa reconstruction. En France, il n’y a pas beaucoup de mecs qui écrivent aussi bien que lui. C’est bien qu’il y ait des vrais chansonniers qui marchent encore.

M. : Tu as fait des musiques de commande ?

M.D. : J’ai bien sûr fait la musique pour la BD de Christian Durieux, mais aussi pour le jeu vidéo The Road d’Ubisoft qui sort en août, l’application Alma Studio créée par Martin Solveig – des histoires pour enfant lues par Omar Sy, Virginie Efira, Gad Elmaleh, dont j’ai composé la musique.

M. : Tu as aussi ton label Yum Yum publishing ?

M.D. : Je m’occupe d’un jeune artiste bordelais que j’ai signé, qui s’appelle Chien Noir. Je trouve que c’est super joli ce qu’il fait, c’est de la nouvelle chanson française. Je l’ai rencontré dans un bar il y a deux ans, je lui ai dit : « Viens demain à la maison, on discute » et puis on a fait un album. Maintenant, on attend. On ne peut pas développer un artiste en temps de Covid sans la scène et une vie normale. Déjà que c’est très dur de faire sa place avec un premier album, là c’est mission impossible. J’ai une grosse pensée pour tous ceux qui sortent leur premier album cette année.

M. : On se quitte avec notre question signature chez Arty Magazine, ta définition d’un artiste. Tu m’avais répondu en 2019 : « C’est quelqu’un qui arrive à retranscrire un petit moment de la vie dans une œuvre, et que cette œuvre fasse à un moment que l’on a peut-être vécu ». Est-ce que tu veux ajouter quelque chose ?

M.D. : J’ai peut-être oublié de dire qu’il fallait un truc magique, qu’il y ait un supplément d’âme pour que l’œuvre devienne universelle. C’est quelqu’un qui injecte des sentiments. Mais être artiste, c’est aussi du travail. Je me rends compte que ceux qui durent, ce sont ceux qui travaillent. Ce n’est pas : « J’ai un don et je ponds une chanson tous les jours ». C’est un travail, certes agréable quand on en vit car c’est un privilège, mais il ne faut pas oublier que c’est un métier.

M. : Tu avais déjà mentionné en 2019 l’aspect universel, je ne t’avais pas lu ta réponse en entière !

M.D. : Je reste cohérent alors (rires).

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