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On décrypte Civilisation, le nouvel album d’Orelsan

Quatre ans depuis la sortie de La fête est finie, voilà la durée qu’il aura fallu attendre pour voir débouler de nouveau « San » dans nos écouteurs. Le carton commercial de Civilisation, éligible au platine avec 138 929 ventes en une semaine, n’aura épargné personne : Orelsan est de retour.

Avant même de se pencher sur Civilisation, prenons quelques secondes pour retourner aux bases de la civilisation, celle avec un « c » minuscule des dictionnaires. Selon les têtes pensantes du Larousse, il s’agit avant tout du « développement des caractères propres à la vie intellectuelle, morale, artistique et matérielle d’une société ». Si c’est là la définition officielle, Orelsan en donne une vision bien personnelle en décryptant chaque branche, tout en se jouant des genres musicaux et des maux sociétaux.

Le conteur d’histoires accepte aussi de se poser, plus mature, plus réfléchi – et malheureusement moins piquant qu’à son habitude. Nostalgie, coups de gueules et amour : voilà les sujets qui sont abordés au travers du prisme générationnel, de l’actualité et de son vécu personnel. Prêt à démarrer l’analyse du disque ? Allez hop, nous voilà partis pour décortiquer ses 15 titres.

Bande de sauvages civilisés

Si à la première écoute de l’album l’enchaînement des titres peut sembler assez aléatoire, on comprend rapidement que l’envie principale d’Orelsan est de décrire et dénoncer à la fois le monde qui l’entoure. La pierre angulaire Manifeste en illustre l’idée d’une manière originale. Complétement immersif, écrit et rappé comme un documentaire scénarisé, ce morceau est une expérience en soi.

Manifeste est doublement révélateur de l’intention de l’artiste, puisqu’il est le titre pivot de l’album en créant une rupture, suivi de L’odeur de l’essence comme une prise de conscience résonant avec le contexte politique français. On dit de la civilisation qu’elle est évoluée, qu’elle a atteint son apogée, abandonnant l’idée de sauvagerie. Or, le rappeur y décrit point par point ce qui ne va pas, au risque d’un retour à zéro : « On va tomber comme les Mongols / Comme les Égyptiens, comme les Romains, comme les Mayas, comme les Grecs / Faut qu’on reboot, faut qu’on reset. » L’odeur de l’essence détonne de punchlines universelles et de vérités crues, appuyées par un instrumental qui nous embarque de ses voix mystiques et d’une basse sourde.

La notion de civilisation introduit aussi les notions de progrès et d’évolution vers un idéal rendu possible par les connaissances et la technologie. C’est tout le sujet de Rêve mieux, qui aborde la thématique des réseaux sociaux et de l’image faussée qu’ils nous renvoient, dont Orelsan évoque les dérives en levant le voile sur l’envers du décor : « Rêve mieux / Mieux qu’l’argent, mieux qu’le pouvoir, mieux qu’les deux / Rêve d’être heureuse. » Ou encore Baise le monde, qui remet en question avec autodérision un quotidien polluant et ultra-consommateur dont il avoue adopter les codes comme tout un chacun. La production accompagne les pensées de l’artiste, sur une boucle enjouée qui contraste avec les paroles : « Horizontal, vertical, ça s’appelle du chaîne et trame / Direction la Roumanie, yeah, où des meufs se tuent pour fabriquer nos habits, yeah. »

Capturée par Alice Moitié, la pochette de l’album met en scène le rappeur aux côtés du chien de la photographe : « Ce n’était pas prémédité, elle s’est posée parce qu’elle pensait que c’était son panier genre, sourit la photographe. Mon chien, c’est une star. »

(Pas si) seul avec du monde autour

Malgré tout, le distributeur de punchlines nous montre qu’il sait aussi profiter de son quotidien et l’apprécier. Civilisation est l’album de l’épanouissement personnel, pour un peu moins de perdition et plus de maturité, avec son succès et celui de ses proches. Orelsan se sent bien dans son quotidien et dans son couple. Dans Seul avec du monde autour, sur un beat old-school, on (re)découvre le rappeur à travers sa routine vue par les fenêtres de sa maison en Normandie lors du confinement, dans la lignée des confidences plus intimes de La fête est finie.

Dans le réussi Shonen c’est le succès qu’il accepte enfin « New York, la salle est pleine, merde. Tokyo, la salle est pleine, merde / Paris, merci, merci, j’pose un Bercy sur toute la semaine. » Et puis, les déclarations d’amour reviennent avec deux titres qui se suivent : Ensemble avec Skread en featuring et Athena, que l’on préfère au premier avec ses paroles plus touchantes et sa mélodie au piano maîtrisée.

Mais que serait le bonheur sans la nostalgie et ses souvenirs ? Elle se décline avec le mélancolique La quête qui nous rappelle que l’on a tous au fond envie de rester enfant, de ne jamais grandir, sur un air de boîte à musique. Ce sont aussi les retrouvailles avec Gringe dans Casseurs Flowers Infinity. Le duo infernal joue de la nostalgie du groupe avec des références directes à Ils sont cools. On participe volontiers à ce délire entre potes qui sont aujourd’hui de vieilles connaissances « Trois ans qu’j’ai pas rappé, bloqué sur mon canapé / J’vais du point A au point B en passant par tout l’alphabet. »

Orelsan tout feu tout flamme

De l’humanité à l’unité

Le dernier titre, Civilisation, souligne une thématique récurrente dans plusieurs des titres de son album éponyme : le « nous ». Questionner sa place dans la société pour mieux intégrer celle des autres, c’est le niveau supérieur qu’essaie d’atteindre, ou du moins amener, Orelsan. Notre conseiller préféré accepte son statut sans pour autant se survaloriser : « Je sais mieux donner les conseils que les suivre » avec cette idée d’agir après avoir écouté « Il est vicieux, c’putain d’cercle, j’peux pas l’faire tout seul, faut qu’tu m’aides. » Comme pour L’odeur de l’essence, l’auteur inclut aussi ses fans dans sa réflexion « On sait pas vivre ensemble, on se bat pour être à l’avant dans un avion qui va vers le crash. » Enfin, la dernière phrase du premier (Shonen) et dernier titre (Civilisation) se finissent de la même façon, dans une note d’espoir et d’appel à l’acte : « Tout s’transforme rien n’se perd, ombre et lumière. »

Si les thématiques portées par le disque sont réfléchies et universelles, elles manquent d’un tube instantané qui porte son sujet à un plus grand niveau, et de ses pas de côté piquants qui avaient fait le sel de La fête est finie. Autre limite : des sujets qui se répètent, bien que le plaisir soit toujours présent à l’écoute des pensées du rappeur caennais. Si Orelsan a encore certaines histoires à raconter, on notera aussi de réelles déceptions telles que la très attendue collaboration avec les Neptunes, Dernier verre, et le dispensable Bébéboa.

On grandit avec Orelsan, il grandit avec nous. Quels que soient les défauts de son quatrième opus, le roi des vérités humaines a encore réussi à raconter l’individu au sein de la société et sa propre place, qu’il accepte désormais, dans le monde adulte.

Pour

Pour ceux qui n'en pouvaient plus d'attendre le successeur de "La Fête est finie"

Pour l'audace stylistique de "Manifeste" et "L'odeur de l'essence"

Pour les cynophiles revendiqués

Pour les amateurs d'autodérision et de manifs contre les retraites

Contre

Pour ceux qui regrettent "La Fête est finie"

Pour la déception de "Dernier Verre" en featuring avec les Neptunes

Pour ceux qui espéraient le grand retour d'un grand rappeur

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