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L et Camille Scali allument « L’étincelle » en hommage à Adèle Haenel

L (Raphaële Lannadère) collabore avec l’illustratrice Camille Scali, déjà repérée dans les colonnes de la Face B, pour le clip engagé et incandescent de L’étincelle.

Vendredi 28 février 2020, salle Pleyel. Il y a tout juste un an. La 45e cérémonie des César n’a pas commencé que l’ambiance s’annonce déjà houleuse, précédée des polémiques autour des 12 nominations accordées à J’accuse de Roman Polanski et la démission de l’Académie. Au dehors, une foule compacte manifeste sa colère à la lumière des fumigènes et à grand renfort de slogans « Le viol, ce n’est pas du cinéma » et de pancartes « Césars de la honte ».

Une colère accentuée par une sixième et nouvelle accusation publique de viol d’une extrême violence contre le cinéaste, pour des faits remontant à 1975 dans le chalet suisse de l’artiste, par l’ex-mannequin française Valentine Monnier. Par la voie de son avocat, le réalisateur a contesté les faits.

 

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La remise du César de la meilleure réalisation embrase l’étincelle héroïque là où s’y attendait le moins, dans l’intérieur feutré de la salle Pleyel. Un geste de révolte d’Adèle Haenel qui appartient désormais à l’histoire des César, par son courage de faire tomber les masques de l’establishment, son refus du plébiscite de la profession au regard des violences subies par les femmes. Deux mots résonnent comme sa désapprobation retentissante face à une salle silencieuse : « C’est la honte. »

Florence Foresti, maîtresse de cérémonie, ne revient plus sur scène pour remettre de prix. Le microcosme du cinéma français ressort pantelant et durablement fracturé. Sara Forestier, Swann Arlaud, Adèle Exarchopoulos, Marion Cotillard et Mati Diop apportent leur soutien à l’actrice, quand d’autres s’y refusent ou font savoir leur joie de savoir le cinéaste récompensé. Fanny Ardant exprime qu’elle « aime » Roman Polanski : « Après, tout le monde n’est pas d’accord, mais vive la liberté, explique t-elle à la sortie de la cérémonie. Moi, je suivrai quelqu’un jusqu’à la guillotine. Je n’aime pas la condamnation. »

Sara Forestier, Adèle Exarchopoulos, Marion Cotillard et Mati Diop ont apporté leur soutien à Adèle Haenel. Seul homme à signaler : Swann Arlaud.

Cet élan féministe est loin de rester confiné au seul cinéma français ; aujourd’hui, c’est la chanson qui s’en empare avec Raphaële Lannadère et le clip de L’étincelle signé Camille Scali. Dans une animation aux coloris soixante-huitards, l’illustratrice en appelle aux figures anonymes de la révolte contemporaine et celles illustres d’hier. Le mouvement, profondément ancré dans nos consciences, fait converger les luttes féministes par delà les époques, la musique et le cinéma, l’embrasement de la salle Pleyel et le poing levé des manifestantes.

Nous avons évoqué avec l’illustratrice Camille Scali sa rencontre avec « L » alias Raphaële Lannadère, son émotion face au geste de révolte d’Adèle Haenel, ainsi que ses projets actuels et futurs.

Marin : Salut Camille. Peux-tu me raconter comme ta passion pour l’illustration est née ?

Camille Scali : Je crois avoir toujours dessiné, même avant de savoir écrire. Ce n’est que depuis un an environ que j’ai mon compte Instagram. J’y poste des dessins en essayant de faire émerger un aspect expressif, symbolique et poétique. C’est aussi sur cette plateforme que je poste tout un tas de projets, prenant souvent la forme de triptyque, tout en étant reliés à la musique.

M. : Quels sont tes autres projets ?

C.S. : Je suis une grande mélomane, je réalise pour le webzine La Face B des séries à la fois écrites et illustrées comme La Face B de l’Histoire, qui explique des faits historiques à travers la chanson, ou Sommes-nous Alain Bashung, qui récolte des témoignages d’artistes de la nouvelle scène française sur Bashung, et où je redessine ensuite l’artiste suivant les codes de pochettes ou de photos mythiques de Bashung.

M. : Comment as-tu rencontré « L » alias Raphaële Lannadère ?

C.S. : C’est L qui est venue m’embêter (rires) ! On se connaissait d’une interview réalisée pour le spectacle Un Jardin de Silence, avec Babx et Thomas Jolly. Puis on s’est suivies mutuellement sur Instagram. C’est sur ce réseau qu’elle m’a contactée en octobre en me proposant quelque chose. C’était assez intriguant, mais enthousiasmant ! Avec le projet nous nous sommes beaucoup rapprochées et nous avons trouvé des traits communs. C’est une très belle rencontre.

Raphaële Lannadère a sorti au début de l’année son nouveau disque Paysages, où elle célèbre notamment les héroïnes féministes
M. : Qu’as-tu ressenti quand Adèle Haenel s’est levée lors de la 45ème cérémonie des César ?

C.S. : J’ai le droit à combien de pages (rires) ? Je crois que l’un des problèmes majeurs du débat sur que faire de l’œuvre d’un monstre – en particulier Polanski, c’est la célébration. Et c’est justement ce que pointe du doigt Adèle. En regardant la cérémonie, il y avait quelque chose de maladroit, presque malsain, entre les sourires et les rires, dans l’attitude des femmes qui remettaient le prix (ndlr : les réalisatrices Claire Denis et Emmanuelle Berot). Puis, le silence, que vient briser le geste d’Adèle. Il y avait une réelle puissance dans son départ qui m’a fait grincer des dents, serrer les poings. Je crois que collectivement, ça a fait émerger la volonté de briser le silence, de se lever en montrant qu’on existe et de se barrer en refusant l’inadmissible.

M. : Ta réalisation pour Raphaële inscrit la révolte d’Adèle dans un héritage essentiel de mobilisation féministe. Peux-tu me parler des figures présentes dans le clip ?

C.S. : La question de l’héritage est très présente dans le clip. C’est peut-être mon attrait pour l’Histoire et la question des mémoires qui ressurgit. Il y a tout un tas de références plus ou moins explicites à certaines grandes dames. Elles pourraient presque prendre une forme symbolique, comme celle de déesses protectrices. Par exemple, il y a la figure de la sorcière qui me faisait penser au Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, ou encore à l’ouvrage de Mona Chollet, et qui renvoient à l’idée de sororité, d’indépendance et d’alchimie. Il y a des allusions plus politiques aux féministes contemporaines, par exemple les Femen ou celles des années 1970 avec des allusions à Michelle Perrot, Simone de Beauvoir, Anne Sylvestre ou encore Agnès Varda. Enfin, il y a des allusions plus intimes à des artistes ayant indirectement construit mon identité comme Marjane Satrapi ou Delphine de Vigan.

M. : Quels nouveaux projets prépares-tu ? J’ai vu sur Instagram les extraits d’une BD adaptée de la chanson Je tuerai la pianiste d’Alain Bashung ?

C.S. : J’ai cette fâcheuse tendance à enchaîner les projets, sans ne jamais vraiment les terminer. Le projet de BD sur Bashung en fait partie. Pourtant, c’est justement un exercice. D’abord un exercice de style, car c’est de l’illustration pure – il y a une représentation à la lettre de la musique – puis un exercice de discipline, puisque j’ai tenu un temps une certaine rigueur. Je vais essayer de finir ce projet une fois pour toutes. D’autant plus que les dessins préparatoires, le storyboard, est fini depuis plus d’un an…

 

Autrement, dans mes autres projets : je compte continuer La Face B de l’Histoire, Sommes-nous Alain Bashung, un projet d’illustration autour d’allégories de la Méditerranée. Je réfléchis aussi à réaliser des bandes dessinées, soit un documentaire sur certaines divas de la musique judéo-arabe ou un roman graphique autour du thème de l’alchimie. Et puis, il y a des chances que je sois publiée chez les copains du média Première Pluie, qui viennent de sortir leur maison d’édition.

Camille Scali réfléchit à réaliser « des bandes dessinées, soit un documentaire sur certaines divas de la musique judéo-arabe ou un roman graphique autour du thème de l’alchimie. »
M. : On termine par notre question signature chez Arty Magazine. Quelle est ta définition d’un/e artiste ?

C.S. : C’est une très belle question et je suis curieuse de connaître les réponses que tu as obtenues. Pour moi, l’artiste est une sorte d’ermite. J’ai découvert la tarologie récemment et un arcane m’a frappé, la numéro neuf, celle de l’ermite. Car comme ça renvoie à la solitude, la prudence, la compréhension du monde, mais quelque chose de plus solaire. Puisque l’Ermite porte une lanterne, il apporte le savoir, la sagesse pour guérir les âmes. À la manière d’un alchimiste, il transforme l’obscurité en lumière.

 

C’est très spirituel, cette carte résonne profondément en moi, car j’ai en quelque sorte été sauvée par l’art. Adolescente, j’ai vécu de nombreux moments de fortes ruptures et la musique, la littérature, la BD ont été consolatrices. Alors, je me suis toujours dit que je deviendrai une guérisseuse, une alchimiste – une ermite – plus tard. En tentant de comprendre le monde qui m’entoure pour l’expliquer par l’explicite du journalisme et l’implicite artistique.

Camille Scali sur Instagram.

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