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Christophe Gans : « J’ai vécu à l’époque de la famine de la pop culture »

Christophe Gans : « J’ai vécu à l’époque de la famine de la pop culture »

Il est l’un des rares cinéastes français à avoir su imposer le genre au cinéma. Et pour cause, le réalisateur du Pacte des Loups et de Silent Hill, Christophe Gans, est un véritable passionné, par le genre certes mais aussi par la culture pop, les mangas et les jeux vidéo dont il aime s’inspirer à l’écran. C’est à l’occasion du festival du film fantastique de Strasbourg que nous l’avons rencontré. Retour sur le parcours d’un cinéaste prolifique et d’un cinéphile averti.

Thierry : Tu es l’invité d’honneur de cette nouvelle édition du festival du film fantastique de Strasbourg. Quel était ton sentiment après avoir reçu cette invitation ?

Christophe Gans : C’est toujours un peu perturbant quand on vous invite brusquement et qu’on va vous donner un prix pour l’ensemble de vos œuvres. Là, on se dit « Oups, j’ai atteint un certain âge ! La fin est proche » (rires).  Non, en vérité, j’ai trouvé ça super sympa.

T. : Et c’est aussi plutôt un signe de reconnaissance de ta filmographie.

C.G. : Oui ! Je sais bien que mes films ont parfois soulevé quelques controverses au moment où ils sont sortis mais ils ont désormais intégré le paysage. J’ai vraiment pu le juger avec la nouvelle sortie du Pacte des Loups en version restaurée où je me suis retrouvé face à beaucoup de journalistes qui avaient l’âge du film et qui n’avaient donc pas vu le film en salle à l’époque, ce qui leur a permis de découvrir le film de cette manière. Et leurs réactions étaient plus que positives, voire même extrêmement sympathiques.

T. : Tes films ont aussi largement contribué à imposer la pop culture dans le paysage cinématographique français.

C.G. : Et nous avons peut-être eu raison de proposer des films qui soient le reflet de la pop culture quand celle-ci n’était pas encore arrivée. Prenons l’exemple de Crying Freeman qui s’est fait avant que le manga n’arrive en France. Cela a permis au manga de mieux s’installer en France quand il est arrivé. Les gens ont pris les choses au sérieux. J’ai toujours eu cette envie d’être un passeur ou un découvreur, c’est-à-dire quelqu’un qui est constamment à l’écoute de la pop culture telle qu’elle peut se produire aujourd’hui dans le monde. On peut faire en sorte qu’elle soit à la portée de gens comme moi qui n’ont pas eu l’occasion de voyager, n’ont pas les contacts à l’étranger. J’ai tout un réseau qui m’avertit sur tout, qui m’envoient des blu-ray ou des bandes dessinées. C’est tout simplement de la curiosité.

 

Je suis né et j’ai vécu à une époque où il n’y avait pas encore de VHS, j’ai vécu la famine de la pop-culture. Et comme tous les gens qui ont connu la famine, j’ai une immense boulimie à connaître la culture populaire par tous les moyens possible. Je me souviens étant jeune, j’étais désespéré à l’idée de ne pas voir tel ou tel film, ou ne de ne pas pouvoir lire telle ou telle bande dessinée. Aujourd’hui, tout est à ma disposition.

T. : Tu as commencé ta carrière en fondant le magazine Starfix avec des amis en tant que critique cinéma. De fil en aiguille, tu es devenu réalisateur. Est-ce un rêve qui est devenu réalité ?

C.G. : Oui absolument. J’ai essayé d’être metteur en scène à l’âge de 12 ans. J’allais beaucoup au cinéma. J’étais un grand passionné. Je le suis toujours d’ailleurs ! J’ai également découvert Phantom of the Paradise de Brian de Palma. Un film hybride très intéressant qui combine à la fois le Fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux, la culture rock et le cinéma fantastique. Ce film m’a complètement défoncé la tête. Lorsque je suis sorti de la salle, j’ai compris que je voulais en faire mon métier. C’est un film hybride qui essaie de combiner plusieurs genres. Cela faisait sens pour moi.

T. : En regardant de plus près ta filmographie, on remarque qu’elle est essentiellement basée sur des adaptations – chronologiquement – de manga (Crying Freeman), de légende urbaine (Le Pacte des Loups), d’une licence de jeu vidéo (Silent Hill), voire même de conte (La Belle et la Bête). Pourquoi ?

C.G. : Parce que c’est le terrain dans lequel j’aime raconter des histoires. Après j’ai un traitement qui est très personnel là-dessus. Par exemple, le Pacte des Loups est moins la restitution de ce fait divers qui a défrayé la chronique il y a trois siècles en France que l’adaptation secrète de La Rage du Tigre de Chang Cheh, un film de sabre dit « wu xia pian » célèbre de la Shaw Brothers. Si on regarde le film de plus près, c’est littéralement un Shaw Brothers (société de film hongkongais qui a essentiellement produit des films d’arts martiaux et qui a contribué à l’âge d’Or de l’industrie cinématographique durant les années 60 à 80, ndlr). Les combats en présence de types avec des armes autour, c’est un wu xia pian pur jus.

 

Cependant, j’ai ma façon de restituer les choses. Je n’essaie pas tant d’apporter ma touche personnelle, j’essaie plutôt au contraire d’avoir une approche plus émotionnelle. J’ai une relation émotionnelle à la pop culture. C’est ça qui fait en sorte que mes films se vivent différemment que s’ils étaient une plate adaptation d’une bande dessinée ou d’un jeu vidéo.

La traque de la bête du Gévaudan dans Le Pacte des Loups.
T. : Fin 2018, circule sur la toile une affiche d’un Corto Maltese pistolet sur le bras gauche, regard vers le bas. On parle d’une adaptation de la bande dessinée. Peux-tu nous en dire un peu plus concernant ce projet avorté ?

C.G. : C’est un projet qui a malheureusement été avorté dans des conditions extrêmement dures. J’ai passé deux ans et demi sur ce film. J’ai été sollicité deux fois pour adapter la bande dessinée d’Hugo Pratt. Et la troisième, c’est Samuel Hadida, mon producteur fétiche, qui me dit qu’il a un producteur espagnol qui a réussi à acquérir tous les droits de Corto Maltese. En fait, après la mort de l’auteur, l’héritage de Hugo Pratt avait été divisé en plusieurs sections et attribué à tous les héritiers. Il était par conséquent difficile d’obtenir les droits complets de l’œuvre. Raison pour laquelle le projet a été avorté à maintes reprises. Sauf qu’un jour, je reçois un appel de mon producteur me disant qu’on a enfin tous les droits et qu’il aimerait que je fasse une adaptation de l’œuvre en Sibérie. Dès lors, je me lance dans la fabrication de Corto Maltese. On écrit le script, on dessine le storyboard, on fait toutes les recherches et les repérages, on construit les décors dont le premier qui était une canonnière russe puisque l’ouverture du film est un hommage au Cuirassé Potemkine.

T. : Qu’est-ce qui a fait que le projet n’a pas vu le jour alors ?

C.G. : J’étais avec Samuel pour le montage financier du film. Seulement, il commence à avoir des douleurs au niveau de la jambe et du bas du dos. Une semaine après j’apprends qu’il tombe dans le coma et qu’il a développé une infection fulgurante. Il meurt quelques jours après. L’homme avec qui j’ai fait la plupart de mes films décède brutalement. C’est un choc terrible car c’était un grand producteur qui a énormément contribué à l’expansion de la pop culture. C’est lui qui a notamment produit True Romance de Tony Scott. Bref, le film s’est arrêté instantanément parce qu’il était le producteur et le grand argentier du film. D’ailleurs, la tristesse qu’on a ressentie a complètement éclipsé le désespoir qui aurait pu être légitime de voir le film s’arrêter mais le fait que Samuel disparaisse brutalement était purement traumatique. Avec Victor, son frère, il a fallu qu’on se ressaisisse et qu’on se plonge dans tous les droits que Samuel avait achetés. On a passé énormément de temps à réfléchir et on a décidé de faire un nouveau Silent Hill et l’adaptation de Fatal Frame.

T. : Le public français a pu découvrir une autre facette du cinéma asiatique et se réjouir de toutes ces pépites cinématographiques. Grâce à elles, on a pu découvrir l’âge d’or du cinéma hongkongais qui est d’ailleurs en train de s’effondrer au profit des investisseurs chinois, comme la Huayi Brothers (la saga Detective Dee de Tsui Hark) ou la Beijing Enlight Pictures (The Four de Gordon Chan). Lors d’une interview pour RTHK en mars 2021, le maître du polar hongkongais Johnnie To répond le contraire concernant l’avenir du cinéma de l’archipel : « Le cinéma de Hong Kong est-il mort ? Balivernes. » Que penser de l’actuel cinéma de Hong Kong ?

C.G. : Le cinéma de Hong Kong existe toujours. Déjà, il est incarné par les têtes de la nouvelle vague comme Tsui Hark, John Woo, Ann Hui, Ringo Lam (qui nous a malheureusement quittés) ou les nouveaux comme Wilson Yip ou Soi Cheang qui travaillent toujours à Hong Kong. Maintenant, est-ce qu’il continue à exister en dépit de la censure chinoise telle qu’elle est exercée aujourd’hui ? Je pense qu’il faudrait se questionner là-dessus.

T. : Tu peux m’en parler un peu plus ?

C.G. : Il y a de la part de Xi Jing Ping une volonté de gommer le passé de Hong Kong, tout ce qui est relatif à l’administration anglaise telle qu’on l’a connue. On peut parler de double censure dans la mesure où elle va s’appliquer non seulement sur les films d’aujourd’hui mais aussi au cinéma d’hier. Il y a certains films qui commencent à être difficile à trouver. À titre d’exemple, je pense à un titre parfaitement inoffensif comme Yes, Madam ! (Le Sens du Devoir 2 avec Michelle Yeoh, ndlr) qu’on ne trouve plus aujourd’hui parce qu’il n’était plus orthodoxe de montrer des policiers chinois répondant aux ordres de l’administration anglaise.

En attendant 2023 et le Return to Silent Hill… on tremble déjà.
T. : Il y a un film hongkongais qui t’a marqué récemment ?

C.G. : Selon moi, le dernier grand film de Hong Kong dans tous les sens du terme et qui reflète véritablement son esprit, c’est Limbo de Soi Cheang. Comme il est interdit de diffusion en Chine, il est interdit d’exportation. Ils ne peuvent pas le vendre à un distributeur étranger parce que la censure chinoise s’applique non seulement à la diffusion intérieure mais à l’exportation extérieure.

T. : C’est quoi l’histoire de ce film ?

C.G. : C’est l’histoire d’un sérial killer sans-abri qui commet des meurtres dans un Hong Kong apocalyptique enseveli sous les ordures et de deux flics qui utilisent une jeune femme en guet-apens. En quelques mots : c’est un film démentiel, brillant, génial, qui se permet de citer Kōji Wakamatsu de manière inattendue. Le film est littéralement un Pinku Eiga (se traduisant par « cinéma rose », le Pinku Eiga est une forme de cinéma érotique japonais, ndlr). C’est la dernière fois que j’ai regardé le dernier grand film de Hong Kong qui parle d’un Hong Kong qui défie cette espèce de vision nationaliste et hygiénique que transporte le cinéma chinois d’aujourd’hui, où tout le monde se comporte merveilleusement bien, et fait valoir les grandes valeurs pour défendre la Chine éternelle.

T. : Tes confrères britanniques Eureka Films ou 88 Films distribuent en masse le catalogue des films hongkongais détenus par la firme Fortune Star et proposent des éditions complètes avec toutes les versions des films. Comptes-tu répliquer ?

C.G. : J’adore leur travail mais il est temps de passer à autre chose. Maintenant, il y a tellement de personnes sur le créneau. Même Vinegar Syndrome (société de distribution préservant les films de genre, ndlr) ! Tous ces éditeurs proposent de très belles éditions avec toutes les versions des films. Mais aujourd’hui, je suis plutôt intrigué par ce qui se passe en Inde. On voit arriver des cinéastes qui ont totalement intégré le langage du cinéma de Hong Kong. Je pense à un réalisateur en particulier, S.S.Rajamouli, réalisateur de R.R.R, (le dernier plus gros succès en Inde, ndlr) qui est le Tsui Hark indien. J’étais sidéré pendant 3 heures.

T. : Selon toi, y a-t-il l’équivalent d’un Wong Kar Wai par exemple en Inde ?

C.G. : Complètement ! ll y a un réalisateur absolument incroyable qui s’appelle Sanjay Leela Bhansali connu pour Devdas mais qui a entre-temps réalisé Padmaavat et Bajirao Mastani. On retrouve la même excitation que produisent les films de Wong Kar Wai. Hormis leur particularité culturelle, on retrouve l’originalité du cinéma de Hong Kong : les codes de la chorégraphie ou le découpage par exemple. Ces cinéastes incarnent une nouvelle émergence du cinéma asiatique.

T. : Dernière question : quelle est ta définition d’un artiste ?

C.G. : C’est un homme libre qui s’exprime comme il veut, quand il veut avec les mots ou les images qu’il veut.

Rétrospective Christophe Gans, invité d’honneur au festival du film fantastique de Strasbourg.

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