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Un Norvégien à Paris : entretien avec Bernhoft 

Un Norvégien à Paris : entretien avec Bernhoft 

Après plusieurs années d’absence, Bernhoft revient à Paris, au Café de la Danse, pour la sortie de son nouvel album Dancing On My Knees. L’artiste norvégien y a rendu une performance sincère à l’univers groovy, aux airs pop et R’n’B.

Aller à un concert de Bernhoft c’est : découvrir un public qui interagit à chacun de ses titres, des histoires contées en guise de transition, la démonstration d’un talent de musicien indéniable. On peut passer d’une larme qui coule sur Clearly Confused à un rire franc sur Call Out Kids, car le chanteur manie aussi bien les instruments que les émotions. Il nous enchante de sons magiques, d’une voix si caractéristique, qu’on lui connaît depuis ses premiers morceaux tels que C’mon talk.

Bernhoft c’est aussi une réflexion intime dans ses musiques, une facilité pour aborder des sujets compliqués comme si rien n’était au fond vraiment grave. On en sort léger, on en sort grandi. Alors, avant de découvrir cette ambiance électrique, nous lui avons posé nos questions tandis qu’il s’échauffait sur quelques notes de guitare.

Guillemette : Salut Bernhoft ! Tu as repris la route après un long temps de pause, comment te sens-tu d’être de retour sur scène pour ce nouvel album ?

B. : Ça fait vraiment du bien. J’avais pu jouer dans des petits concerts plutôt intimes en Norvège parce qu’on nous avait permis de le faire. Au début, on jouait pour 50, puis 100, puis 200 personnes, puis ça diminuait à nouveau à cause de la vague de Covid. Donc j’ai pu monter sur scène, mais c’est une ambiance différente quand les gens sont debout, un peu ivres. C’est tellement agréable d’avoir un public qui chante, alors que c’était par exemple la chose la plus dangereuse à faire au pic de la pandémie.

G. : As-tu prévu une configuration particulière pour cette tournée européenne ?

B. : Je dirais qu’il y a quatre espaces de jeu différents. J’ai un module de guitare acoustique, un module de guitare électrique, un module de piano et d’autres choses encore. C’est essentiellement pour varier un peu le paysage sonore. J’aime les variations. Pour les lumières un peu moins, je suis strict à ce niveau quand je joue seul. Les lumières sont comme une sorte d’art en soi, ça détourne l’attention, ça peut altérer la communication que je veux avoir avec le public. Alors, pour moi ça doit rester basique quand on toucher aux lumières (rires).

G. : Basique, c’est bien aussi ! Ça fait 3 ans depuis ton dernier album, comment se sont passées la composition et la création de celui-ci ? Je crois savoir que tu as travaillé avec différents auteurs compositeurs ?

B. : Oui exactement, j’ai travaillé avec des compositeurs pour cet album. J’ai travaillé avec d’autres auteurs, j’ai écrit seul aussi, mais j’aime le principe créatif où l’on s’échange des idées. Cette fois-ci, j’ai collaboré avec des gens avec qui je n’avais jamais travaillé auparavant. Normalement, pour ce qui est de mon processus d’écriture, j’écris d’abord 3-4 paroles et je laisse aller librement mes pensées. J’écris des choses qui me semblent bonnes, je les regarde après coup et je me demande ce qu’elles racontent. Et souvent, ce sont des choses auxquelles je pense inconsciemment.

G. : Pour Dancing On My Knees, quel était le fil rouge ?

B. : Cette fois-ci, pour cet album, j’ai vu que j’avais écrit sur mes propres insécurités. Pour t’expliquer, quand je suis sur scène d’une certaine manière je me sens en sécurité, je me sens comme si j’étais vraiment préparé à ce que je vais faire. Pour la plupart des autres aspects de ma vie je doute beaucoup de moi. Fondamentalement, je voulais explorer mes propres insécurités et mes propres doutes, ma propre tendance à douter de tout et écrire à ce sujet.

« Fondamentalement, je voulais explorer mes propres insécurités et mes propres doutes, ma propre tendance à douter de tout et écrire à ce sujet. » © Fred Jonny
G. : Effectivement, dans tes paroles tu es très introspectif et on s’imprègne de cette ambiance. Dans ta musique tu partages plusieurs types d’émotions, ce qui m’amène à penser que c’est ton album le plus intime, dont tu nous as donné une première lecture. Dans quel état d’esprit l’as-tu créé  ?

B. : De plusieurs humeurs différentes, dans le sens où l’insécurité peut prendre différentes formes. Par exemple, pour la première chanson de l’album Put Your Mojo On, c’est un sentiment d’insécurité mais avec une façade. « Put your mojo on » c’est porter son mojo comme un costume. C’est créer l’illusion d’être confiant en soi alors que c’est très loin de ce que tu es vraiment. On se met en scène en fait. Sinon, lorsque j’ai écrit Clearly Confused, je me sentais vraiment fragile. Quand je suis au plus bas, j’ai l’impression que si je reçois de l’affection d’un autre être humain, c’est parce qu’il ne me connaît pas encore. S’ils me connaissaient, ils s’éloigneraient clairement. Même pour les gens que je connais et qui sont là pour moi depuis longtemps.

G. : C’est ce que tu dis aussi dans Say It Isn’t So ? On perçoit le thème de l’abandon, la peur d’être abandonné, c’est de ça dont tu parles ?

B. : Oui, c’est ça ! Avec ma petite amie par exemple, bien que je sois avec elle depuis 15 ans, je fais encore des rêves où elle me quitte d’un coup. Heureusement elle m’affirme qu’elle ne fera jamais ça, pfiouuu (rires). Je pense que je voulais célébrer l’insécurité avec cet album, parce que les gens qui sont extrêmement sûrs d’être dans le bon chemin me semblent stupides (rires). Les gens qui sont sûrs de ce qui est bien ou mal, je n’y crois pas. J’ai l’impression parfois que c’est assimilable au fanatisme religieux. Moi, je veux célébrer les insécurités parce que si on s’arrête pour errer, poser des questions et remettre son avis en question, je pense que le monde n’en sera que meilleur. Je voulais avoir cette réflexion globale : think again, be insecure, swim in your insecurities.

G. : Quel a été ton morceau préféré à composer ou à enregistrer sur ce projet?

B. : On ne peut que parler de Call Out Kids, c’est le point central de l’album. La chose dont je suis le plus sûr, dont je ne douterai jamais, c’est l’amour que j’ai pour mes fils. Le morceau était amusant à faire parce que c’était des sourires et des rires tout le long, le premier refrain qui me soit venu à l’esprit est le second où je chante « Benjamin ». Quand il était bébé, vers 3 ou 4 ans, je changeais ses couches et je chantais « Beeenjamin » et il a commencé à rire, alors j’ai continué à le faire. Et puis son frère est arrivé dans la chambre, il voulait se lever et faire pipi, alors j’ai commencé à crier son nom et les deux ont ri. Et c’est devenu le refrain  » Saaaamuel ».

G. : Ça me fait penser à du gospel cet ensemble de chœur.

B. : Exactement, je l’ai fait comme si c’était une grande chorale qui chantait. J’ai juste écrit ça et c’est devenu une chanson. Et c’est si facile d’en parler, je ne suis jamais plus moi-même que lorsque je parle de la façon dont j’aime mes enfants. Et c’est aussi cool d’avoir ça au milieu d’un album qui parle d’insécurité, il n’y a aucun doutes dans ce morceau. C’est la chanson qui met tout en perspective, autour duquel tout évolue. C’est donc ma préférée.

G. : C’est aussi une de mes favorites, est-ce que tu es excité à l’idée de chanter cette chanson sur scène ?

B. : Oui, c’est vraiment cool, et aussi le fait que mes fils aiment toujours cette chanson. Ce serait pire s’ils la détestaient (rires).

G. : Ce sera peut être le cas dans quelques années, pendant la crise d’adolescence (rires)…

B.: Si la chanson explose et devient un hit, j’imaginais que si dans deux ans Samuel va à une fête,  il aurait 14 ans, et quand il arrive les gens font « Saaaamuel », il dirait « Oh no, fuck off dad » (rires).

Il était une fois un papa norvégien très classe © Fred Jonny
G. : On te définit souvent comme un artiste très créatif et original, comment parviens-tu à réinventer constamment ton style musical mais toujours avec ta propre touche ?

B. : Je suppose que ma patte artistique, c’est simplement que c’est moi. Ce n’est pas que je veux la garder, c’est juste que je ne peux pas m’en détacher. L’autre chose est la réinvention constante, mais c’est juste parce que je m’ennuie. Si j’étais intelligent, j’aurais continué à faire ce que je faisais il y a 10 ans, sortir quelques musiques, partir en tournée. Au final j’ai senti que je ne pouvais pas évoluer dans ce cadre. Heureusement pour moi, je peux jouer sous différentes formes :  avec un orchestre symphonique, j’adore ça, des trucs tout seul, j’adore ça, jouer dans un petit groupe ou un grand groupe avec beaucoup de gens… J’aime toutes les formes et je pense que ça m’aide.

G. : Et pour finir, notre question fétiche chez Arty Magazine, quelle est ta définition d’un artiste ?

B. : Ooooh bonne question ! Je pense que la définition d’un artiste est sa passion. Ça fait seulement depuis quelques années que j’ai commencé à me définir comme étant un artiste. Je me suis toujours senti comme un musicien et non comme un artiste. J’ai perçu les artistes comme des gens qui ont une certaine aura qui les enveloppe, qui n’ont pas vraiment besoin de mots. Mais j’ai changé d’avis, je pense que la définition d’un artiste est quelqu’un qui peut, quelle que soit sa forme d’art, chanter la peinture, chanter la guitare, chanter la batterie. Si on peut entendre comme une sorte de voix humaine dans ce qu’ils font, c’est un artiste.

Dancing On My Knees de Bernhoft est disponible sur Spotify.

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